La notation : Une vraie activité de service

La notation : Une vraie  activité de service

ALM : Quel intérêt les entreprises marocaines, qui ont déjà beaucoup de contraintes, ont-elles à s’occuper de « responsabilité sociale » ? Est-ce que ce n’est pas un thème de luxe pour multinationales de pays riches?
Fouad Benseddik : Une entreprise doit en principe montrer à ses actionnaires que ses comptes sont transparents et que ses risques sont maîtrisés. Toute la question est de savoir de quels risques il s’agit.
L’idée selon laquelle un manager n’aurait à rendre de comptes que sur ses bilans financiers est une idée réductrice.
Une entreprise qui prévient intelligemment les conflits sociaux par un bon niveau de dialogue social préserve les intérêts de ses actionnaires et améliore sa création de valeur. Celles qui ont une politique de valorisation et de motivation de leurs ressources humaines attirent et maintiennent les meilleures compétences, et améliorent ainsi la qualité et la compétitivité de leurs produits et services. Celles qui s’occupent de réduire leur pollution diminuent les risques de procès qui peuvent leur coûter cher.
Celles qui évitent de recourir à des fournisseurs douteux se prémunissent contre les risques juridiques et de réputation et favorisent la continuité et la qualité de leurs approvisionnements. Celles dont les comptes sont bien tenus ont naturellement plus de chances de gagner la confiance des investisseurs ou des donneurs d’ordres.
Celles qui paient leurs impôts et leurs cotisations sociales se prémunissent contre les actes d’extorsion et de corruption. Tous ces éléments, qui relèvent du bon sens, commencent à revêtir un caractère de système. La notion de « responsabilité sociale » va bientôt déferler dans le paysage managérial marocain. Elle est portée par des multinationales, elles-mêmes placées sous la pression des opinions publiques, des réglementations de leurs pays d’origine, des marchés financiers, des organisations internationales comme l’OIT ou l’OCDE, des syndicats internationaux et de grandes ONG très influentes et hautement spécialisées. Toutes ces parties prenantes attendent des entreprises qu’elles rendent compte de ce qu’elles font pour maîtriser les impacts sociaux, sociétaux et environnementaux de leurs activités, et qu’elles soient transparentes dans leurs pratiques concurrentielles.
Le Maroc a fait le choix courageux d’ouvrir ses portes à ces multinationales. Leur présence est un facteur de croissance et de modernisation inestimable. Ces multinationales sont et seront de plus en plus contraintes de tirer vers le haut le comportement de leur sous-traitants et de leurs cotraitants dans les pays émergents. Cet aspect de la mondialisation est une réalité avec laquelle il vaut mieux savoir se positionner sur des objectifs d’efficacité économique, de transparence managériale et de progrès social, plutôt que de lui faire face avec rigidité sur des positions de rentes qui seront à terme insoutenables.
Comment les entreprises marocaines peuvent-elles se rallier à cette façon de voir?
Il faut cesser de noircir notre réalité. Revoyez l’histoire de nos corporations dans les villes traditionnelles du Maroc.
Elles avaient toutes un code souvent écrit (Orf ) qui leur prescrivait leur comportement et leurs règles en matière de techniques de production, de relations avec leurs travailleurs, leurs clients, leurs fournisseurs, de solidarité, de qualité etc…La responsabilité des entreprises est une question qui traverse les époques et caractérise toutes les sociétés humaines.
Aujourd’hui, le marché mondial est confronté à des défis qui ont pour noms la transparence de la gestion et la bonne gouvernance, le respect de l’environnement, la prise en compte des droits de la personne sur les lieux de travail. Les gérants de capitaux regardent ces aspects comme des facteurs de risques et attendent des entreprises qu’elles fournissent de l’information fiable sur leur capacité à prendre en compte et maîtriser les risques en question. Les entreprises marocaines qui commercent avec leurs homologues étrangères sont nombreuses à l’avoir compris.
Et je connais personnellement de nombreux dirigeants qui se sont très clairement engagés là-dessus. Ils jouent un rôle essentiel dans la mise à niveau du tissu productif et dans la cohésion de la société marocaine.
Tout le monde sait que vous étiez actif au sein de l’UMT avant de devenir DGA à Vigeo. La notation est-elle une nouvelle activité militante ?
Le mouvement ouvrier, au Maroc comme ailleurs, a plus pour tradition et pour moyen d’action de stigmatiser les entreprises douteuses que de mettre en exergue les bonnes pratiques.
La notation sociale qualifie les bonnes performances et incite les autres à s’inscrire sur des axes de progrès.
Elle est une activité de service et non une activité militante. Ceci dit, le référentiel de Vigeo s’appuie sur des normes universelles conformes aux intérêts à la fois des travailleurs et des employeurs, mais aussi des clients des entreprises, de leurs fournisseurs, de leurs actionnaires ainsi que sur les intérêts nationaux des pays où les entreprises notées sont implantées.
Comme expert de la notation, quelles sont pour vous, les entreprises marocaines socialement responsables ?
Ce sont les dirigeants les plus conscients du profit que leur entreprise tirera d’un management socialement responsable qui impulsent dans les faits le mouvement de transformation du comportement de tous les autres.
Inversement, ceux qui choisissent délibérément d’ignorer leur responsabilité sociale feront à terme courir des risques à leurs actionnaires, à leurs salariés et, au final, à l’économie nationale.
J’observe avec optimisme un éveil d’intérêt à la fois pour la responsabilité sociale et pour sa notation chez des dirigeants de grandes entreprises dans l’industrie et les services.

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