Lahlimi : La transparence qui dérange

ALM : Quels sont les évènements majeurs qui ont, selon vous, marqué l’année 2004 ?
Ahmed Lahlimi : Sur le plan politique, outre les avancées enregistrées dans la consolidation de notre position internationale relative au dossier du Sahara, je pense que le processus des réformes de la gouvernance, largement engagé depuis l’avènement de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a connu de son côté, une avancée remarquable avec le débat que Sa Majesté a engagé au sujet de la mise à niveau des partis politiques, par la concrétisation de la volonté royale de solder le passif historique grâce à une réappropriation critique par les citoyens du passé récent de leur pays et à une promotion plus résolue de l’Etat de droit de nature à les prémunir contre le retour de toute pratique contraire à la dignité de la personne humaine: je pense en particulier aux débats publics organisés par l’Instance Equité et Réconciliation et aux dispositions légales visant la criminalisation de la torture. Sur le plan économique, je vous étonnerais, peut être, en privilégiant, parmi toutes les actions entreprises en 2004, la réforme du mode de gestion des terres agricoles gérées actuellement par la Sodea et la Sogeta.
En effet, l’analyse de l’évolution économique du pays, au cours des deux dernières décennies, révèle que les structures socio-économiques du secteur agricole ont atteint la limite de leurs capacités d’innovation. D’où la persistance d’une faiblesse de son effet d’entraînement sur les secteurs marchands non agricoles et, par conséquent, de son intégration dans l’économie nationale. Si une telle réforme devait relever le niveau de productivité des 56.000 ha en attendant d’aller au-delà de ce volant foncier, ce sera le début de cette mise à niveau de l’économie nationale proclamée depuis si longtemps et dont la concrétisation reste, encore largement, à l’ordre du jour, plus précisément dans l’agriculture. Je relèverais un autre fait économique marquant. Il s’agit de la dynamique qu’a connue le processus d’ouverture à la concurrence du secteur des télécommunications. La privatisation, déjà effective ou programmée pour le court terme, des principaux segments de ce secteur constituera, à n’en pas douter, un des leviers déterminants de la croissance, de la modernisation et de la compétitivité de l’économie nationale.
Sur le plan social, je pense qu’on ne peut omettre de citer les réformes engagées en vue d’élargir la couverture sociale et d’assainir la situation financière des institutions chargées de sa gestion. Ceci est d’autant plus urgent que les conséquences de la transition démographique que connaît le Maroc devraient avoir un impact déterminant sur l’avenir de sa cohésion sociale. Bien entendu, last but not least, je me dois de citer, sur un plan plus global, le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH). Ordonnée par Sa Majesté le Roi, cette opération nationale de grande envergure permettra de disposer d’un diagnostic actualisé de la réalité socio-économique de notre pays et des conditions de vie de sa population. Ses données devraient servir de base pour préparer notre économie et notre société à la compétition internationale, la réalisation de cet objectif étant rendue encore plus impérative, au cours des cinq ou six années à venir si déterminantes au regard des engagements internationaux de notre pays.
Le Recensement général de la population en est assurément un. Quels sont les enseignements majeurs à retenir ?
Notons d’abord les avancées, sans précédent, effectuées au cours de cette opération, en terme de couverture des ménages qui, selon l’enquête post-censitaire réalisée à l’effet d’en évaluer le niveau, se situe autour de 97,8% ainsi qu’en termes de précision, d’exhaustivité et de délai dans l’exploitation de ses résultats.
Concernant précisément ces résultats, je voudrais relever leur large concordance avec les projections des démographes nationaux et internationaux. Les principaux indicateurs qui caractérisent une transition démographique et qui sont à l’origine de la baisse de la croissance démographique s’en sont trouvés confirmés. Il s’agit en l’occurrence de la baisse de la fécondité dont l’indice synthétique est passé, selon les enquêtes du ministère de la Santé, à 2,5 enfants par femme en 2002 contre 3,3 enfants en 1994. Du reste, il suffit pour comprendre cette baisse de rappeler que l’âge au 1er mariage des femmes qui était de l’ordre de 17 ans au début des années 60 est passé à près de 28 ans en 2000. Autre fait remarquable : la prévalence contraceptive chez les femmes en âge de procréation est passée de 19,4 % en 1980 à 63% en 2003. Des données plus précises et actualisées sur la structure et le comportement démographiques seront bien entendu, fournies lorsque l’exploitation des questionnaires du recensement sera terminée, comme nous l’espérons, d’ici à la fin de l’été prochain.
Certaines voix, relayées par une certaine presse, contestent les résultats finaux. Qu’avez-vous à répondre à ces critiques ?
Je devrais dire d’abord que je regrette que les médias n’aient pas engagé suffisamment de débats autour des résultats de la population légale de notre pays tels qu’ils ressortent du RGPH. La faiblesse d’une communication basée sur une connaissance sinon experte du moins sérieuse, des données démographiques et socio économiques a, peut être, laissé la voie ouverte à l’expression du scepticisme d’une partie de l’opinion publique.
N’oublions pas que celle-ci a hérité des pratiques d’un passé dominé par des manipulations de toutes sortes et a eu, pendant longtemps, tendance à développer une certaine culture du doute. Bien entendu, ce qui me semble déplorable, c’est que quelques organes de presse, dont le nombre est, heureusement insignifiant, au lieu d’être des vecteurs d’amélioration de la culture économique de l’opinion publique, se complaisent à être des relais diffusant l’ignorance et le scepticisme, soit par le peu de cas que font certains de leurs journalistes de la déontologie professionnelle, soit par un parti pris dont les motivations sont, croyez moi, d’ordre subalterne.
L’année 2005 sera assurément une année de consolidation. Quels sont, selon vous, les défis à relever ?
D’abord, la consolidation des conditions pour la promotion d’une croissance économique, dont le niveau et la nature des composantes permettent de résorber les disparités sociales et régionales et d’une plus grande dynamisation du processus des réformes nécessaires à la mise en oeuvre des orientations données par Sa Majesté le Roi dans son discours prononcé le 10 octobre 2004, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire. Les données fournies par le budget économique, en cours de finalisation au Haut Commissariat au Plan, révèlent que les taux de croissance, en 2005 et 2006, devraient rester dans le sentier tendanciel des dernières années, alors que notre pays est condamné à relever impérativement trois défis de taille : le chômage et le sous-emploi, la pauvreté et l’analphabétisme
Pouvez-vous nous résumer l’agenda 2005 du HCP ?
L’instabilité que connaît le monde est le résultat d’un processus d’ouverture croissante des économies nationales sur un marché mondialisé déterminant de plus en plus leur viabilité et au-delà le poids de leurs nations sur la scène internationale en fonction de leur niveau de compétitivité. De ce fait, tous les pays se sont lancés dans l’élaboration de scénarios permettant d’explorer le futur pour définir leurs stratégies à moyen terme et éclairer leurs politiques.
Le Maroc ne peut être en reste. Aussi, le programme du Haut Commissariat au Plan, engagé en 2004 et devant se poursuivre en 2005, s’articule autour de chantiers consacrés à l’élaboration des scénarios pour le Maroc 2030, pour conférer à la planification nationale et régionale une approche et des techniques rénovées et renforcer nos capacités de promouvoir une évaluation régulière des programmes nationaux et régionaux et, plus précisément de la dépense publique. Parallèlement, notre programme s’appuie sur un processus de mise à niveau du système de production de l’information statistique nationale. Au total, je dirais que le Maroc, sous l’égide de Sa Majesté le Roi Mohammed VI et conformément à sa volonté, est engagé dans une mutation sereine et profonde visant l’édification d’une société de progrès, d’ouverture et de tolérance. Une démarche prospective, une planification stratégique articulant le plan national et les plans régionaux, basées sur une évaluation régulière des performances et un système d’information statistique de qualité doivent être les composantes d’un programme du HCP conçu pour contribuer à la réalisation des objectifs de cette mutation.

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