Abderrahim El Hafidi : «Le contrat programme sera l’occasion pour revoir le modèle économique de l’ONEE»

Abderrahim El Hafidi : «Le contrat programme sera l’occasion pour revoir le modèle économique de l’ONEE»

Entretien avec Abderrahim El Hafidi, DG de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable

Dans cet entretien accordé à ALM par Abderrahim El Hafidi, directeur général de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), il est question notamment des résultats du dernier conseil d’administration ainsi que des projets stratégiques sans oublier la situation financière de l’Office et les  négociations pour un nouveau contrat programme.

LM : Après quelques années de vacances, le conseil d’administration de l’ONEE s’est tenu en juillet dernier. Quelles ont été en gros les principales résolutions adoptées lors de ce conseil?

Abderrahim El Hafidi : Les travaux de la réunion de la dernière session du conseil d’administration de l’ONEE ont d’abord porté sur la présentation des réalisations de l’ONEE et l’approbation des comptes au titre des années 2016, 2017 et 2018.

La réunion du conseil a également été l’occasion pour s’enquérir du bilan rétrospectif du contrat programme conclu entre l’ONEE et l’Etat en date du 26 mai 2014 au titre de la période 2014-2017.

Lors de cette réunion, il a été pris note par les membres et représentants des divers départements ministériels des avancées considérables enregistrées par le Royaume du Maroc dans les secteurs de l’électricité et de l’eau potable sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI ainsi que les défis auxquels est confronté l’ONEE, acteur de référence dans ces secteurs. Le conseil a rappelé, à cette occasion, que l’ONEE se mobilise avec détermination pour la concrétisation de la vision royale éclairée, visant le leadership du Maroc à l’échelle continentale et mondiale.

La réunion du conseil a été marquée par l’adoption d’un plan d’équipement ambitieux pour la période 2019-2023. Ce plan d’équipement permettra tout d’abord de répondre aux besoins de la population en matière de services de base, mais également de traduire les grandes orientations dans les domaines des énergies renouvelables et du dessalement de l’eau de mer.

Il a été également procédé, lors de cette réunion, à la présentation et validation des orientations générales pour la préparation d’un nouveau contrat programme, au titre de la période 2019-2023, qui concrétisera le nouveau cap stratégique de l’Office trouvant corps dans une feuille de route d’optimisation et de réforme s’étendant à 2030.

Vous êtes à la tête de l’Office depuis novembre et en 2018 vous avez été officiellement nommé par SM le Roi. Quels ont été les premiers chantiers que vous avez ouverts en urgence ?

Dès ma nomination à la tête de l’ONEE par Sa Majesté le Roi et à l’issue d’un diagnostic approfondi des différentes activités de l’Office, la priorité a été accordée à des chantiers/projets importants et à enjeu stratégique.

En matière de planification, l’actualisation du plan d’équipement de l’Office a permis d’optimiser les investissements sur les cinq prochaines années de près de 9 milliards de dirhams et ce, à travers notamment l’annulation de la programmation de certains projets ou le report d’autres projets. Il a également été procédé au réexamen conjointement avec Masen du portefeuille des projets EnR à mettre en service pour la période 2020-2030. S’agissant des actions sur l’offre, la priorité a été accordée au déblocage de certains points en suspens pour le développement, sans retard, de capacités de production additionnelles et ce, dans la perspective d’optimiser et diversifier le mix national et réduire ainsi la dépendance énergétique du pays. Ces actions nous ont permis de mettre en service en 2018 les parcs solaires CSP Noor II (210 MW) et Noor III (150 MW), les parcs solaires PV Noor IV (70 MW), Laâyoune (80 MW) et Boujdour (20 MW), le parc éolien Afftissat (201,6 MW) et la centrale thermique de Safi (2*693 MW).

Sur le plan stratégique, une mission d’audit externe de gestion a été diligentée et a permis à l’Office de disposer d’une conception globale de l’environnement national et international ainsi que de l’écosystème au sein duquel évoluera l’ONEE dans le futur. A l’issue de cette mission, une nouvelle vision stratégique et une feuille de route de positionnement à moyen et long termes de l’ONEE ont été élaborées et présentées au conseil d’administration de l’Office lors de la session du 10 juillet 2019. Nous avons également lancé les travaux d’élaboration d’un nouveau contrat programme ONEE/Etat qui se trouve aujourd’hui à un stade avancé de négociation avec les parties prenantes et qui sera l’occasion de revoir, avec les pouvoirs publics, le repositionnement ainsi que le modèle économique de l’ONEE, avec nécessairement des implications touchant l’ensemble des acteurs du secteur électrique du pays.

En attendant la finalisation dudit contrat programme, l’Office s’est engagé dans un processus de négociation avec des partenaires IPP pour la révision de leurs contrats PPA en vue de mobiliser de nouvelles sources de financement autres que l’endettement qui constitue une préoccupation majeure des pouvoirs publics. Dans le même ordre d’idées, il a été procédé au lancement de projets structurants pour la rationalisation des charges et l’amélioration des performances, notamment la mise en place d’une salle de marchés, la rénovation du dispatching national et son équipement avec des outils d’aide à la décision adéquats pour garantir l’insertion des énergies renouvelables dans les meilleures conditions, la protection des revenus à travers la télé relève, le contrôle en temps réel des courbes de charges et la chasse aux fraudes.

Les retombées de ces projets vont certainement impacter positivement l’évolution du mix électrique national, à travers :

ν L’augmentation notable de la part des EnR dans la satisfaction de la demande;

ν La diminution de la consommation du fioul, dont le coût impacte négativement les charges de production ;

ν La réduction de la dépendance vis-à-vis des importations.

Les mesures suscitées vont également contribuer à l’amélioration progressive de la situation financière de l’Office.

Je ne saurais conclure ce volet sans rappeler que les pouvoirs publics accompagnent l’ONEE dans sa stratégie de développement et son programme d’investissement.

Parallèlement, l’ONEE est une institution dont les ressources humaines constituent son principal patrimoine. L’expertise de ses femmes et de ses hommes est reconnue tant sur le plan national qu’international.

L’ONEE personnifie par excellence le service public. Or on sait que souvent, en tout cas pendant des années, le service public était antinomique avec la performance et la rentabilité. Qu’en est-il aujourd’hui de l’Office que vous dirigez ?

L’Office porte et portera toujours les gènes du service public. La priorité est donnée bien entendu au renforcement de la relation client et l’amélioration de la qualité de service rendue, dans un contexte où nous sommes face à un client exigeant, bien informé et désireux de bénéficier d’un service personnalisé.

Ceci n’était pas techniquement possible auparavant, mais avec le développement technologique, le monde est en train de s’orienter vers une démocratisation de l’énergie dépassant les schémas classiques des anciennes utilités. Par ailleurs, le changement climatique, la pression sur les ressources et le rythme d’accroissement de la demande poussent les secteurs de l’eau et de l’électricité vers un amenuisement des marges, à partager à travers une multitude d’opérateurs publics et privés.

C’est là où nous pensons que la transformation digitale, en tant que pivot de nos orientations futures, engagera le secteur électrique vers un changement de paradigme bénéfique aux partenaires et à l’Office et c’est dans ce chemin que l’ONEE s’est engagé.

De l’intelligence dans la production et dans la gestion du système jusqu’aux compteurs communicants et le paiement électronique, l’Office est en train de révolutionner ses processus pour être au rendez-vous de ses partenaires. Les processus de gestion ne seront pas épargnés permettant ainsi de gérer au mieux nos risques financiers (salle de marchés) et d’améliorer nos relations avec nos principaux partenaires (fournisseurs, organes de gouvernance, citoyens, etc.). Ces investissements, certes lourds et importants, nous permettront, en plus des bénéfices liés à l’amélioration du service, d’optimiser au maximum nos coûts d’achats et ceux de production à travers une meilleure prévisibilité du comportement de nos clients et une meilleure utilisation de nos outils industriels.

Avec l’eau, l’électricité et l’assainissement, l’Office opère évidemment dans des activités très stratégiques et sensibles pour le Maroc qui nécessitent des investissements très lourds. Quid des moyens pour financer ces investissements sans alourdir les finances de l’Office ?

Pour financer les investissements jusqu’ici réalisés pour faire face à la demande, l’Office a eu principalement recours aux sources classiques: l’autofinancement dans la mesure du possible et à l’endettement classique. Il s’agit pour la majorité de dettes souveraines avec garantie de l’Etat et à des taux préférentiels.

Le stock de la dette est arrivé à des niveaux très élevés, atteignant jusqu’à 59 milliards de dirhams. Au regard de ce poids de plus en plus important, l’ONEE a initié en janvier 2019 une étude préliminaire sur le reprofilage de sa dette en vue de son optimisation et son adaptation à notre plan d’affaires.

Dans ce sens, les travaux sont en cours avec les représentants de la direction du Trésor et des finances extérieures, dont l’appui et l’assistance seront nécessaires pour la réalisation de la restructuration de la dette ainsi que la couverture du risque de change inhérent à la dette extérieure. A noter, à cet égard, que l’appui du ministère de l’économie et des finances est déterminant pour apporter le soutien nécessaire à l’Office à travers la mobilisation des financements extérieurs et l’octroi des garanties requises conformément à la réglementation en vigueur.  Par ailleurs, et en vue de booster son autofinancement, l’Office s’est engagé, dans le cadre de son projet de contrat programme sur un ensemble de leviers internes, dont on cite :

ν L’amélioration des performances commerciales et techniques, ce qui génèrera une économie globale de 2,7 milliards de dirhams durant la période 2019-2023.

ν La rationalisation des charges dont l’objectif est de réaliser un gain de performance de 1,1 milliard de dirhams sur la période susvisée.

ν Le recouvrement des créances : Il s’agit de récupérer, avec l’appui des services du ministère de l’intérieur et celui de l’économie et des finances, les créances commerciales exigibles et non recouvrées auprès des administrations, établissements et entreprises publics, collectivités territoriales et régies au titre de leurs dettes commerciales arrêtées à fin 2018, d’un montant de 3,4 milliards de dirhams.

ν La mobilisation des actifs : l’Office s’orientera vers des moyens de financement alternatifs qui ont le mérite de valoriser le potentiel important en termes de volume des ventes et de la valeur de son patrimoine. Je cite notamment : 

ν La titrisation des créances et des actifs : Cette technique d’ingénierie financière a été adoptée par l’ONEE étant donné qu’elle présente les avantages ci-après :

ν L’opportunité de diversifier les sources de financement de l’ONEE ;

ν Un coût de financement plus intéressant qu’un financement bancaire classique ;

ν Un allègement du bilan et une amélioration de la capacité de financement de l’Office et ce, sur la base de la titrisation des créances futures ou des actifs.

A date d’aujourd’hui, l’Office a réussi à lever via la titrisation des créances un total de 6,8 milliards DH, tout en améliorant son coût de financement qui est passé de 4,96% en juin 2013 à 2,98% en octobre 2017.

Une nouvelle opération de titrisation des créances d’environ 1,5 MDH sera lancée avant la fin de cette année.

En outre, l’ONEE compte réaliser une opération de titrisation des actifs en valorisant son patrimoine immobilier, et en les utilisant comme garantie pour lever des fonds. A cet égard, il est prévu une première émission correspondante à une première partie des actifs pour un montant de 457 millions de dirhams.

ν Le lease-back : l’Office a eu recours à de multiples opérations de lease-back en procédant à la conclusion de plusieurs contrats relatifs à divers lots d’actifs immobilisés.

ν La renégociation des conditions des contrats PPA conclus avec des partenaires privés en vue d’en tirer le maximum de valeur.

Tous ces efforts seront complétés par des mesures d’accompagnement de la part de l’Etat comportant des leviers de diverses natures : réglementaire, fiscale, financière, etc.

Situation financière fragile et tarification à revoir

Si l’on vous demandait de dresser un diagnostic express de la situation de l’Office en 2018, il ressemblerait à quoi ?

L’Office national de l’électricité et de l’eau potable poursuit, ces trois dernières années, l’amélioration progressive de ses résultats financiers en réalisant en 2018 un bénéfice net de 1,95 milliard de dirhams et une capacité d’autofinancement d’environ 8,9 milliards de dirhams. Ces résultats, qui concernent les deux branches d’activité de l’Office, à savoir l’électricité, l’eau potable et l’assainissement liquide, se sont traduits par un net redressement de l’ensemble des indicateurs de gestion de l’Office et une maîtrise du déficit de la trésorerie qui a terminé l’année 2018 sur une note positive de 142 millions de dirhams. Malgré l’importance des coûts liés à ses activités stratégiques et les risques importants auquel il est confronté, l’Office perdure dans le maintien et la consolidation de ses équilibres financiers. Ceci est principalement dû à l’effet conjugué des facteurs ci-après :

– Evolution favorable du chiffre d’affaires, conformément aux dispositions du contrat programme 2014-2017 ;

– Amélioration du mix énergétique (réduction du recours au fioul, optimisation du placement des moyens de production, etc.) ;

– Réduction des charges d’exploitation, conséquence de la baisse des prix d’achat d’électricité et des combustibles au niveau international ;

– Maîtrise des charges et amélioration des indicateurs de performances dans le cadre des engagements du Contrat Programme, etc.

Toutefois, il faut souligner que la situation financière de l’ONEE reste fragile (capitaux propres structurellement négatifs, etc.) et fortement impactée notamment par :

– Les effets du changement climatique qui ont pour conséquences, d’une part, de renchérir les coûts de production des services d’eau et d’assainissement et, d’autre part, d’augmenter les enveloppes d’investissement nécessaires à la satisfaction de la demande sans cesse croissante (51,6 milliards de dirhams) ;

– L’inadéquation des structures tarifaires ;

– L’impact important des achats de combustibles et des achats d’électricité (20,4 milliards de dirhams en 2018), et l’exposition au risque des fluctuations des coûts au niveau international ;

– Le service de la dette et le poids de l’endettement pour financer le programme d’investissement et les besoins d’exploitation ;

– La problématique de déséquilibre des taux de la TVA sur les services d’eau potable et d’assainissement d’une part et la TVA sur les intrants d’autre part ;

– Le crédit de TVA supporté par l’ONEE en faveur des producteurs privés de l’électricité liés à l’Office par des contrats de concession ;

– La persistance des créances dues sur les ex-Régies, les établissements publics et les collectivités locales.

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