Le pain se fait de plus en plus amer en Egypte

Des Egyptiens qui se battent pour obtenir quelques galettes de pain «baladi» à bas prix, des scènes comme celles-ci font scandale dans un pays frappé de plein fouet par la flambée des cours du blé.
Hyperdépendance à l’égard des importations, système intangible de subventions, corruption et pauvreté se sont conjugués pour précipiter l’Egypte dans la crise du pain, produit dont elle détient le record mondial de la consommation.
«Je suis là depuis six heures, il est neuf heures, et toujours pas de pain, rien», s’écrie Asma Ruchdi, une mère de quatre enfants, au bord de la crise de nerfs devant une petite boulangerie gérée par l’Etat.
A Boulaq Daqrour, quartier pauvre du Caire, l’atmosphère est tendue autour du kiosque. «Si le pain arrive, on ne peut en avoir que 20 par famille pour une livre (0,11 euro)», se lamente-t-elle.
Pour Asma, qui doit nourrir sa famille avec les 200 livres (23 euros) de salaire mensuel de son époux, comme pour les 45% d’Egyptiens vivant sous ou près du niveau de pauvreté, «le pain, c’est la vie».
Cela peut expliquer qu’avec la pénurie du baladi public, et un prix cinq fois plus élevé dans les boulangeries privées, une douzaine d’Egyptiens se soient déjà entretués dans des files d’attente depuis le début 2008.
Avec l’explosion du prix du pain sur le marché libre, alors que le prix du baladi est inchangé depuis 20 ans, les boulangeries publiques se sont trouvées prises d’assaut par les Egyptiens qui n’y allaient plus.
Avec 400 grammes par habitant, et par jour, l’Egypte est le plus gros consommateur de pain du monde. En France, pays de la baguette, la consommation est trois fois inférieure, à 130 grammes par jour.
Autre phénomène pour expliquer la pénurie, le détournement en masse de la farine subventionnée vers le marché noir. Un sac de 100 kg de farine subventionnée vaut moins de 2 euros, contre 26 euros sur le marché libre.
Après avoir fermé les yeux sur ce pillage organisé à partir des boulangeries publiques, le gouvernement vient de découpler production et distribution de pain, pour mieux contrôler l’utilisation de la farine subventionnée.
Selon le quotidien gouvernemental al-Ahram, 12.000 trafiquants de farine, en plus de 10 gros distributeurs, ont été arrêtés ces derniers jours à travers le pays. Tous devraient être traduits en justice.
Immense pays, mais à la superficie habitable et cultivable – le delta et la ligne du Nil – égale à la Suisse, l’Egypte avait opté pour les cultures maraîchères ou le riz, délaissant le blé.
Mais ce pays de 80 millions d’habitants, à la démographie galopante, est désormais contraint d’importer à des prix prohibitifs sur le marché mondial 55% des 14 millions de tonnes de blé consommées par an.
Ses deux plus grands fournisseurs sont depuis deux ans la Russie (40 %) et le Kazakhstan (20%).
Alors que l’Egypte pharaonique est réputée avoir «inventé» le pain et l’a représenté en premier en peinture il y a 4.000 ans, le système de subvention, hérité de la période nassérienne, semble intangible.
Pour avoir tenté de le supprimer, sur les «conseils» du Fonds monétaire international, l’Egypte a connu sa dernière grande émeute populaire, il y a 30 ans, en 1977, qui avait fait 70 morts.
Loin de faire sauter ce système, ce qu’il envisageait dans le cadre de réformes libérales, le régime du président Hosni Moubarak n’a pas d’autre choix social que d’assumer à grand coût la subvention de cette denrée sensible.
Pour l’année fiscale en cours, les subventions pour les produits alimentaires vont aussi progresser de 3 milliards de dollars pour s’élever à quelque 13,7 milliards, une charge écrasante correspondant à près de 9% du PIB.

• Alain NAVARRO ( AFP)

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