Le PIB du Maroc est largement sous-évalué

Le PIB du Maroc est largement sous-évalué

ALM : Vous venez de participer à la rencontre sur la compétitivité du monde arabe organisée par le WEF au Qatar. Quelles sont les grandes conclusions de ce forum ?
Abdelmalek Kettani : Le rapport avance que  le monde arabe dans sa globalité doit créer entre 80 et 100 millions d’emplois sur les 15 prochaines années pour résorber le chômage (qui est déjà en moyenne sur la région autour de 15%, un des plus hauts taux du monde !!) et assurer une stabilité politique et économique à ses populations. Par ailleurs, pour générer ce niveau de création d’emplois, il faudrait assurer une croissance soutenue sur la période de l’ordre de 6%.
Pour ce faire, Il y a urgence pour les pays de la région de mener, avec volontarisme et détermination,  les réformes de fond qui s’imposent sur les plans politique, économique et social. Au Maroc, un certain nombre de réformes audacieuses sont en cours sur les volets précités, mais le rythme d’application est relativement lent. Malgré les quelques réformes importantes opérées (code du travail, AMO, code de la famille, etc.), force est de constater que  la croissance est erratique et continue à être tributaire des aléas climatiques. En moyenne, les taux enregistrés restent  modestes  (1990-2004 +/-3%) et l’investissement privé garde une position attentiste, ce qui ne contribue pas suffisamment à la relance de l’économie et surtout à la création d’emplois. La conclusion principale est qu’il faut prendre conscience que cette situation n’est plus tenable très longtemps et qu’il faut se mettre au travail très rapidement.

D’une manière générale, c’est toute l’économie du monde arabe qui est tancée par le rapport du World Economic Forum…
L’économie du monde arabe n’est pas uniforme comme chacun le sait. Les pays pétroliers se sont trop longtemps satisfaits de la rente énergétique dont ils bénéficient et n’ont pas été, à l’exception de quelques pays comme les Emirats arabes unis ou encore le Qatar, proactifs pour diminuer dans le temps leur dépendance du pétrole et de ses dérivés. Question réformes politiques, ces pays restent dans leur quasi-totalité des nations où la dynamique démocratique est au point mort. Pour les pays non exportateurs de pétrole, la situation est plus difficile et les réformes préconisées (politiques économiques et sociales) seraient à même de libérer les énergies et les potentialités pour sortir du marasme dans lequel nous vivons depuis des lustres.

N’y a-t-il pas des signaux d’espoir avec l’avènement des accords de libre-échange interarabes?
La faiblesse des échanges économiques entre les pays arabes est décriée par le rapport du WEF comme étant un des freins à la croissance, alors que le potentiel est formidable mais hélas sacrifié sur l’autel du tout sécuritaire et des disputes de seconde zone au détriment des populations de la région. Les accords de libre-échange interarabes n’existent  dans les faits qu’avec un nombre de pays limités. En effet, le récent protocole d’Agadir instaure des relations économiques privilégiées entre le Maroc, l’Egypte et la Tunisie, mais la traduction sur le terrain tarde à se matérialiser. Pour ce qui est de l’UMA, nous avons là un marché potentiel important, mais encore une fois, les relations depuis une décennie entre notre pays et l’Algérie font que ce projet visionnaire reste au stade initial. Espérons que les mouvements et efforts diplomatiques récents nous permettront de dépasser rapidement cette situation.

Le classement sur la compétitivité n’a pris en compte que douze pays arabes. Comment cette sélection a-t-elle été opérée?
Les pays classés sont ceux qui disposent de chiffres publiés plus ou moins fidèles à la réalité. La compétitivité  de chaque pays est mesurée par un index synthétique (GCI ou Growth Competitiveness Index) qui évalue la propension d’une économie donnée à assurer une croissance soutenue sur le moyen et long termes.
Le GCI mesure trois éléments considérés comme fondamentaux, à savoir l’environnement macro-économique, la qualité des institutions publiques (gouvernance), et l’utilisation de la technologie.  Cette classification est basée sur les chiffres publics, mais aussi sur des études qualitatives faites par le WEF auprès de décideurs nationaux mais aussi internationaux.

Quels sont les points forts et les points faibles de l’économie du Royaume tels que relevés dans le rapport final ?
Le Maroc est classé 8ème sur les 12  pays étudiés. C’est un classement qui traite de façon synthétique et globale les forces et les faiblesses du Pays.
 Alors que certaines  réformes politiques, économiques et sociales  sont en cours, le Maroc ne semble pas encore avoir suffisamment intégré dans ses politiques publiques les éléments essentiels pour pouvoir assurer un réel décollage.
En effet, sur le plan de la gouvernance,  la corruption est toujours perçue, entre autres,  comme un facteur inhibant. Sur le plan des équilibres macro-économiques, il est dit clairement dans le rapport  que les déficits publics restent importants hors recettes exceptionnelles non récurrentes des privatisations (Maroc Telecom, Régie des tabacs) et le niveau de la dette publique est passé de 38% du PIB en 2000 à  76% en 2003 !!! Pour la gestion macro-économique le Maroc est classé 9/12.
Pour ce qui est de la technologie et particulièrement les NTIC, les entreprises du pays peinent à absorber cette nouvelle donne et la pénétration de ces technologies reste relativement faible. De plus, les investissements en recherche et développement sont limités, ce qui fait du Maroc, d’après le rapport, un des pays les moins innovants de la région en la matière.

Comment expliquez-vous le faible PIB du Maroc par rapport à des pays non pétroliers comme la Tunisie ?
Le PIB du Maroc est, à mon sens, largement sous-évalué du fait de l’importance des divers marchés informels qui génèrent des chiffres colossaux et qui échappent totalement à la comptabilité nationale. Il faudrait s’atteler sérieusement à démanteler graduellement cette économie souterraine pour espérer un jour avoir des chiffres qui reflètent la réalité.
Non seulement on aura une vision plus claire, mais on favorisera également l’investissement dans certains secteurs et créneaux qui aujourd’hui sont totalement sinistrés ou en voie de l’être, du fait de la contrebande et des pratiques frauduleuses d’importation.

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