Les médias méditerranéens vus par eux mêmes

Les médias méditerranéens vus par eux mêmes

C’est hier dimanche qu’a débuté véritablement le processus de Barcelone. Mais le ton de ce sommet a été déjà donné deux jours avant la date ouverture officielle avec un thème d’apparence sobre : «Euromed et les médias». Plus de 200 journalistes, formateurs et responsables de communication ont, deux jours durant, traité de différents thèmes autour de la Méditerranée. Après une première journée consacrée plutôt à des sujets techniques, en présence d’officiels comme Miguel Angel Moratinos, ministre espagnol des Affaires étrangères, le débat a pris un caractère passionné le deuxième jour. Avec comme ordre du jour, «Les satellites dans le monde arabe», l’on s’est vite retrouvé dans la traditionnelle opposition Nord -Sud sur le traitement de l’information, le conflit palestinien et la guerre menée par George Bush contre le terrorisme.
Bien en vue, le présentateur d’Al Jazeera, Mohammad Bourimi, prend la parole, rappelant les cas de ses collègues incarcérés, en insistant sur le sort du correspondant de la chaîne qatarie détenu en Espagne pour accointance avec Oussama Ben Laden . «Notre bureau en Afghanistan a été bombardé, nos correspondants sont souvent maltraités, nos bureaux bombardés. Prenez une décision franche», crie-t-il à l’adresse de la partie européenne, alors qu’un journaliste européen le soupçonne d’une «victimisation promotionnelle».
Actualité oblige, le journaliste d’Al Jazeera change de sujet et évoque les récentes révélations d’un journal anglais à propos d’une éventuelle attaque qu’aurait envisagé Bush sur les locaux de la chaîne qatarie sont mises en exergue : «je demande à l’assistance de condamner ces propos du président Bush». Silence dans la salle. La proposition restera sans suite. Par la suite, un échange plus ou moins vif opposera le représentant d’Al Jazeera à un journaliste de la BBC. «Qui vous finance?», demande ce dernier, sur un ton sarcastique ?
Et M. Bourimi de répliquer : «Et qui finance la BBC. Nous sommes financés par le gouvernement du Qatar. Mais nous sommes libres », ajoutant à l’adresse de la salle : «excusez mon accent en anglais, car ma mère n’est pas britannique»!
A la suite du Jordanien, Joan Roura, de la télévision catalane, se lance dans l’analyse des clichés en vogue entre les deux méditerranéens : «Pour les Orientaux, notre Occident est une terre de ténèbres», déclare-t-il, en s’arc-boutant sur le mot arabe «Gharib», voulant dire «ténèbres», selon  la définition donnée par Fatima Mernissi, abondamment cité par l’Espagnol.  A l’inverse, poursuit M. Roura, «l’Orient tel que nous le percevons est poétique. Un lieu de fanatiques, une terre où les gens sont en minorité d’âge, et donc,  pour être dominés». Le  Catalan cite trois exemples, puisés dans l’histoire contemporaine pour montrer comment la presse de part et d’autre, manipule les citoyens. «En 1948, la guerre entre Israël et Palestine est appelée «guerre d’indépendance » par les médias occidentaux. En Palestine et dans le monde arabe, le terme consacré est appelé «Maqbara» (cimetière en arabe), terme inconnu en Espagne. Même terminologies différentes du Nord et Sud en ce qui concerne le Camp David. «Le sommet de l’échec », selon les médias occidentaux qui accusent Arafat d’avoir craché sur les propositions «généreuses» d’Ehud Barak. Même si, dixit M. Roura, un conseiller de Clinton a apporté un démenti officiel, peu de choses ont changé dans la perception occidentale de cet épisode.
Et de conclure avec un sujet plus actuel, à savoir  la «guerre contre le terrorisme» engagée en 2001. «Une fiction», selon l’Espagnol pour qui, dans cette guerre, on a vu une «série de raisons fausses qui ont donné le prétexte à une nouvelle guerre coloniale ayant conduit à l’invasion de l’Irak». Dès lors, avec ces exemples, le débat était loin des souhaits des initiateurs de l’Euromed. L’éditorialiste du Times, Michael Binyon, critique les chaînes satellitaires arabes qui, d’après lui, ne traitent pas de sujets sociaux. «Ni corruption, ni prostitution ni travail des mineurs ni homosexualité», lance-t-il. «Le jour où ces télés couvriront un problème domestique, ils auront fait du progrès». Le reste du débat, sous forme de questions- réponses, reste prisonnier du conflit palestinien et de la guerre en Irak. «Il faut parler du cas des journalistes embastillés par l’armée américaine», lance un confrère du Sud. Pour sa part, Thomas El Comorra, correspondant de la Van Guardia à Beyrouth, dans une courte intervention, se demande pourquoi la BBC a gelé plusieurs programmes dans des langues de l’Europe de l’Est pour renforcer l’édition en arabe.
«Et-ce que pour contrer les télévisions satellitaires arabes, voire pour influencer l’opinion publique?».  Difficile dans la passion qui accompagne traditionnellement ces questions de géopolitique de rester dans l’aspect technique du débat. C’est-à-dire, comme le suggère un professeur de journalisme à Marseille, «revenir à des paramètres professionnels : les limites de la télé qui privilégie le traitement de l’image par rapport à l’info et à l’analyse. Ces joutes entre presse des deux méditerranéens auront permis de faire l’autocritique des dix ans du processus de Barcelone, présenté comme un demi-échec. La seconde Intifada est passée par là. «La faible implication de l’Europe dans les violations des droits de l’Homme» aussi, rappelle la vice-présidente tunisienne des droits de l’Homme, qui semblait souhaiter une intervention de l’Europe. Réponse de Michel Weber, responsable de la coopération à la Commission européenne : «nous sommes pour un partenariat équilibré, où il n’y a pas de donneurs de leçons, mais une vraie coopération». Du reste, en l’absence de nombreux chefs d’Etat, ce dixième anniversaire, redevenu une simple rencontre entre les 25 pays européens et les 10 pays du sud de la Méditerranée, s’est réduit à un simple atelier de travail. Parmi les décisions attendues, le doublement de la contribution de l’UE envers les pays du Sud. De 3 milliards d’euros, l’on passera à 6 milliards. De quoi accélérer un processus d’intégration qui peine à se matérialiser.

DNES à Barcelone

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