Les voyagistes marocains à l’école turque

Les voyagistes marocains à l’école turque

«Vous êtes des amoureux. On ne peut pas tirer sur un amoureux!» C’est avec des propos de ce genre, que Basaran Ulusoy, le président de la Fédération turque des agents de voyages, a  chauffé pendant une demi-heure une salle archi-comble, lundi en fin d’après-midi. Sous l’instigation de l’Association des agences de voyages casablancaise (AVC) et de la Fédération nationale, ce forum international censé discuter du modèle économique s’est vite transformé en défouloir contre le dictat des compagnies aériennes.
Mais en l’absence de la Royal Air Maroc, qui s’est décommandée à la dernière minute, le débat attendu s’est transformé en un monologue entre agences turques, marocaines et tunisiennes. Tout y était. La solennité était de mise. Flanqué de ses pairs et invités, Faouzi Zamrani,  président de la Fédération nationale des agences de voyages  ouvre les séances en récitant la Fatiha, les mains tendues vers le ciel. Puis, l’animateur habituel des joutes touristiques, Thami Ghorfi, dans un anglais assez marqué, donne la parole à Burger Backman, président de l’Association universelle des agents de voyages.
Ce professionnel qui a commencé sa carrière comme guide, ne sera pas très applaudi par la salle, coupé de ses auditeurs par la barrière linguistique. Son intervention assez didactique retrace la lente évolution du système traditionnel vers la commission zéro. En substance, ce modèle, estime-t-il, peut être compatible à des marchés puissants comme l’Amérique, fort de sa monnaie unique, d’un marché intègré et d’une puissance économique unique.
Le Canada, proximité oblige,  a suivi l’Oncle Sam. La Chine et le Japon refusent. L’Inde , pays le plus proche du Maroc selon M. Backman, a choisi la voie du compromis ».
L’expert évoque par la suite la situation hétérogéne de l’Europe. De la Scandinavie, où le nouveau système est déjà bien en place, au Sud du continent où l’évolution ne peut se faire qu’à coup de compromis. Puis, pour conclure, M. Backman en vieux routier du tourisme conseille aux agents marocains,  qu’il n’est «pas nécessaire de se battre » pour trouver un compromis. Puis, c’est au tour du bouillonnant Basran Ulusoy de prendre la parole. «Dehors, il fait beau, lance-t-il en guise d’introduction, mais ici,  dans cette salle, on sent que quelque chose ne va pas ! ».Le ton est donné.  Le discours quasiment guerrier évolue, tonifié au fil des minutes par les applaudissements. «D’après moi, poursuit M. Ulusoy,  dans sa langue maternelle, le tourisme a commencé par les agences de voyages membres de l’IATA. Maintenant, les compagnies  aériennes sont assez développées. Elles veulent nous éliminer. En tant que Turc, je résiste. Je vous conseille de  faire de même», lance-t-il. A la tête de 4 600 agences de voyages, dont certaines agissent en véritables TO, la Fédération turque peut tenir tête à la Turkish Airlines, troisième flotte de l’Europe avec à son actif, une commande de 85 avions. L’équilibre des forces au pays d’Attaturk est loin d’être observé au Maroc où les agences de voyages, PME pour la plupart, ont du mal à traiter dans un partenariat équilibré avec les transporteurs aériens. «Notre compagnie nationale, elle, est obligée d’assister aux réunions», poursuit M. Ulusoy dans une allusion claire à l’absence de la RAM. Le président des voyagistes turques insiste sur la concertation. «C’est à la suite d’une réunion avec nous, que Turkish Airlines a décidé de baisser les commissions de 9 à 7%. Unissez-vous pour être forts». Une injonction utile à une profession où les rangs sont déjà clairsemés. Peu avant la réunion, des informations circulaient à propos d’une agence qui est déjà aux fees avec certaines compagnies aériennes de la place.
A la suite de M. Basran, Mohamed Dhaouadi, président de la Fédération tunisienne, pioche dans le même sens. «La situation est différente entre le Maroc et la Tunisie, lâche-t-il. Là-bas nous sommes soutenus ! ». Et de se faire plus véhément : «Nous refusons d’importer les systèmes porteurs de faillite. Le modèle qui nous est proposé est non transposable ». Le Tunisien s’appuie ensuite sur les statistiques. En France, les ventes dans le transport aérien se font à 60% à travers l’aérien, 18% par les chemins de fer et 20% par les packages. «En Tunisie, la vente du tarif aérien régulier est le seul produit allant à l’agence ». Très au fait des chiffres, M. Dhaouadi fait agiter ensuite les prévisions. Déjà, TUI aurait annoncé d’ici 2010 la fermeture d’un tiers de ses points de vente. Dans tous les cas, rappelle-t-il, «la réforme de la commission doit être faite avec l’approbation des autorités. Un forum de réflexion doit être instauré au préalable ».
Pour sa part, Faouzi Zemrani revient sur les différentes étapes de la crise. Depuis le «courrier soft» signé Royal Air Maroc en date du 5 mai et annonçant  la commission zéro pour le premier novembre, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Mais ni la réunion du 11 mai,  pour l’examen du nouveau modèle économique, ni celle du 21 du même mois consacrant «un rejet total mais responsable », selon la formulation de M. Zemrani, ni les nombreux forums et contre-forums organisés tantôt par la RAM, tantôt par les agences, n’ont permis d’aplanir les difficultés. Au contraire, 123 agents se sont engagés par écrit à faire barrage à la commission zéro. «Pourquoi ce modèle qui a mis du temps pour gagner l’autre rive de  l’Atlantique, traverse le Détroit de Gibraltar en seulement cinq mois ? », s’interroge le président de la FNAVM. En tout cas, dans ce dialogue de sourds, les arguments, d’un côté comme de l’autre, risquent de se téléchoquer encore longtemps. «L’émission d’un billet d’avion coûte en moyenne 35, 5 euros », rappelle Dhaoudi. L’agence ne peut dès lors, en considérant la TVA et les nombreuses charges qu’elle supporte  accepter la commission zéro qu’en se coupant la tête.
De l’autre côté, la RAM, absente du débat n’est pas Tunisair. La compagnie tunisienne, soutenue par l’Etat tunisien financièrement opère comme un low-cost, de l’avis d’un spécialiste de l’aérien. «Ce n’est pas le cas de la RAM, engagée dans l’Open Sky avec l’Europe et qui n’a ni la manne touristique de Turkish Airlines ni l’appui financier dont jouit la compagnie tunisienne ». En tout cas, comme l’a martelé avec force Othman Chérif Alami d’Atlas Voyages, il serait intéressant de savoir «pourquoi Tunisair accepte de surseoir à la commission zéro et la RAM refuse ?».  Des interrogations qui ne semblent pas bousculer le calendrier de la RAM. La compagnie nationale semble décidé à passer à l’action dès le premier novembre.

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