Rachid Yazami: «Le Maroc peut devenir le premier fabricant de batteries lithium en Afrique»

Rachid Yazami: «Le Maroc peut devenir le premier  fabricant de batteries lithium en Afrique»

ALM : Peut-on dire que le Maroc a participé à l’expérience spatiale du robot Philae vu que ce dernier est alimenté par des  batteries lithium, invention à laquelle vous avez contribué ?
 

Rachid Yazami  : C’est un peu tiré par les cheveux ! N’empêche que c’est effectivement un Marocain qui a contribué  à l’invention de la batterie du robot Philae qui s’est posé sur la comète Tchourioumov-Guérassimenko, il y a une semaine. Donc, on peut, en tant que Marocains, en tirer une certaine fierté. J’ai coutume de dire que c’est la batterie à lithium la plus éloignée de nous. Mais en 2005 , il y a eu sur la planète Mars des robots, notamment Spirit et Opportunity,  qui étaient animés  par des batteries lithium et auxquels j’avais participé, mais alors là, concrètement j’ai été en Californie et j’ai personnellement assisté aux tests des robots avant leur expédition vers Mars.    

Les batteries lithium de  Philae ont essuyé quelques critiques, vu que le robot sommeille.
Philae s’est posé exactement là où il devait. Mais malheureusement, il a rebondi deux fois se retrouvant dans une situation inconfortable. Il est en pente dans un trou où le soleil n’atteint pas les panneaux solaires du robot, seuls capables de recharger les batteries. Donc, il faut attendre d’ici l’été 2015 pour que les batteries se rechargent et que Philae se réveille.

Avez-vous d’autres inventions ?
J’ai à mon actif plus d’une soixantaine de brevets, dans lesquels je suis co-inventeur. Pratiquement, tous concernent des inventions en lien avec les batteries. Dans ce domaine, il y a trois pistes. La première est de chercher à ce que les batteries actuelles soient améliorées. C’est-à-dire, faire en sorte qu’elles se chargent plus vite, durent plus longtemps et qu’elles aient une durée de vie plus longue. Au lieu qu’elles vivent deux ou trois ans, elles doivent vivre 10 ans, en particulier pour la voiture électrique. Tout cela pose des problèmes spécifiques liés à la physique, à la chimie, aux matériaux, etc.
La deuxième direction est de chercher une alternative aux  batteries lithium, encore plus sûre et plus efficace. Il y a l’exemple des batteries à base de nickel-cadmium qui existaient jusqu’en 1989, les seules qu’on pouvait utiliser pour les téléphones, les walkman et certains appareils électromécaniques. Elles étaient déjà très performantes, mais elles étaient trop volumineuses. Et donc en 1989, une nouvelle chimie a été mise sur le marché et qui s’appelle nickel métal hydrure. Il n’y a plus de cadmium, un poison et un métal lourd, qui a été remplacé par un alliage qui absorbe l’hydrogène… Donc cela a permis un progrès de presque  30% dans la durée de la décharge de la batterie en énergie. Et deux ans près, en 1991, il y a eu les batteries lithium-ion. Et équivalent deux fois l’énergie des  hydrures métalliques. Etant nettement plus performantes, elles ont détrôné  les autres batteries.
 
Les batteries lithium ont elles révolutionné le monde?

Maintenant, 99,9% des portables utilisent ces batteries là. En 2013, il y a eu 12 milliards de ces batteries qui ont été fabriquées dans le monde, soit plus que la population mondiale. En 2014, on s’attend à 15 milliards et le chiffre ne fait qu’augmenter parce qu’il y a une très forte demande. Effectivement, ces batteries sont devenues populaires, on ne peut pratiquement plus s’en passer. S’il n’y a pas eu les  batteries lithium-ion, le monde change vraiment. C’est-à-dire toute la communication téléphonique, les ordinateurs, tout ce qu’on utilise comme appareils mobiles aujourd’hui, serait plus lourd, trop volumineux, donc difficilement transportable. Et cela pourrait être encore mieux si on arrive à faire des batteries plus compactes, avec de nouvelles chimies autres que le lithium. Projet sur lequel je me penche aussi.
 
Parlez-nous de l’une de vos idées surprenantes : rendre les batteries intelligentes..
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Il s’agit de la troisième direction sur laquelle je focalise mes recherches : rendre les batteries intelligentes. Parce que jusqu’à présent, les batteries, on les recharge,  on ne leur demande pas leur avis. Je me suis rendu compte que si on faisait cela d’une façon plus intelligente, on pourrait faire durer la batterie plus longtemps, la recharger plus vite, et la rendre plus sûre sans pour autant augmenter son coût. C’est un domaine dans lequel on est en avance sur le reste du monde. J’ai pris part, la semaine dernière, à Kyoto au Japon, au congrès japonais international sur les batteries. Il y avait plus de 3.000 professionnels internationaux, et ils ont été surpris par mon idée  sur les batteries intelligentes. Il y a beaucoup de choses à faire dans ce sens.
 
Vous êtes un produit marocain. Pourquoi, à un moment ou un autre les cerveaux du Maroc, comme vous, sont obligés d’immigrer pour s’épanouir ?

C’était un choix. C’est vrai que j’ai commencé mes études supérieures au Maroc. Malheureusement, l’année où j’étais à Rabat avait connu beaucoup de manifestations, donc le climat n ‘était pas trop propice pour mes études. Et puis j’ai eu la chance d’avoir été accepté en Maths sup en France. Chose qui m’a incité à partir sans réfléchir.

’ai fait Maths sup à Rouen, j’ai intégré Grenoble. Après mon doctorat, j’ai eu une offre qu’on ne peut pas refuser : devenir chercheur au CNRS, le Centre national de recherche scientifique à Paris. En me proposant un tel poste, la France m’a accordé un honneur. Cela m’a permis de continuer ma passion. Parce qu’il est également question de passion dans tout domaine pour réussir. Moi, je suis un passionné de sciences et j’ai trouvé les conditions idéales pour exercer mon métier. Mais je n’ai jamais coupé les ponts avec le Maroc, j’ai toujours gardé des collaborations avec des compagnies ou des universités marocaines. J’ai visité le Maroc six fois cette année. Et j’ai de nombreux projets au Royaume.
 
 
En d’autres termes, qu’est-ce qui entrave la recherche scientifique au Maroc ?

Très honnêtement, la recherche scientifique faite de manière professionnelle est une activité extrêmement chère. Il faut acheter des appareils coûteux, pas disponibles au Maroc. Il faut monter des laboratoires, il faut former des chercheurs… Et je pense que dans les années 80 et 90, probablement le Maroc ne sentait pas que c’était une priorité d’encourager vraiment la recherche scientifique. Maintenant, je vois que la situation commence à changer. Il y a un nombre important d’écoles d’ingénieurs qui s’ouvrent, aussi des écoles de  commerce, même des universités privées.  Je dirais que le Maroc est en plein boom par rapport à l’enseignement supérieur aussi bien technologique, scientifique qu’au niveau de la médecine, du commerce de la gestion, etc. C’est très bien parti.

Mais vous savez, pour ce genre d’investissement, c’est une question de générations. Il faut attendre au moins 10 à 20 ans pour voir l’effet de ce qui se passe actuellement au Maroc. Cela ne vient pas du jour au lendemain, il faut du temps pour que justement les mentalités s’adaptent à l’activité de recherche scientifique. Une activité extrêmement rigoureuse, où il faut être très honnête et avoir les moyens d’exercer son métier. Et cela, à mon avis, commence à se développer au Maroc.

Vous savez, actuellement, dans le domaine des  batteries lithium si j’avais 20 chercheurs, je les recruterai tout de suite, il y a une très grande demande à ce niveau. Mais il faut du temps pour bien les former et surtout inculquer aux gens la discipline scientifique qui est rigoureuse et s’appuie sur des règles bien définies d’éthique et de méthodes de recherche scientifique. Et cela se cultive petit à petit.
 
Vous avez reçu le prix Draper en 2014. Vous avez été décoré par SM le Roi. Comment se sent-on après de tels exploits ? Qu’est-ce qui change ? Est-ce qu’on garde les pieds sur terre ? Est-ce qu’on est préparé pour vivre une telle consécration ?

Je ne vous le cache pas : je ne m’attendais pas vraiment à tout ce qui m’est arrivé dernièrement. Les gens qui me connaissent depuis plus de 35 ans savent exactement ce que j’ai fait, notamment que je fais partie des inventeurs de la batterie lithium. Cela est très connu dans le milieu professionnel. Avant le prix Draper, je  travaillais discrètement. Soudain, je sors de l’ombre à la lumière, sous les feux des projecteurs. J’étais heureux avant, et je reste comme je suis, je n’ai pas changé fondamentalement.
Mais quand le prix Draper est arrivé, c’était un très grand honneur d’être choisi par le comité de ce prix, et surtout par ses pairs, des scientifiques et des ingénieurs. C’est une reconnaissance à ce niveau-là.  D’une certaine manière, on est aussi très fier parce que beaucoup de jeunes se reconnaissent un peu en moi, ils ont envie de faire comme moi, sinon mieux.  Et j’ai justement envie d’aider ces jeunes à se lancer dans les domaines qui les passionnent, que ce soit dans la recherche scientifique, ou autre dès lors qu’on peut exceller dans beaucoup de domaines en dehors de la science et de la technologie.
 
Y a-t-il une possibilité pour vous d’investir au Maroc grâce à la technologie du lithium-ion ?

C’est vrai qu’il y a des opportunités qui se présentent pour créer des emplois au Maroc à partir de cette technologie du lithium-ion. Dans ce sens,  j’espère que le gouvernement et les industriels marocains m’aidront justement à faire que le Maroc soit le premier pays d’Afrique à fabriquer les batteries lithium. C’est tout à fait jouable, je l’ai exprimé à plusieurs reprises : le Maroc a d’énormes atouts pour atteindre cet objectif. Il faut réunir tous les acteurs, aussi bien publics que privés pour réaliser un projet créateur d’emploi et d’espoir au Maroc.

Biographie

Natif de Fès, Rachid Yazami est un ingénieur et chercheur marocain à l’origine des batteries lithium rechargeables. Il a reçu en 2014 le prix Draper, l’équivalent du Nobel pour les ingénieurs, décerné par la National Academy of Engineering (NAE), basée à Washington. Une récompense en guise de «reconnaissance à ses travaux déterminants dans le développement des batteries lithium rechargeables, il y a
30 ans».

 

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