Sénégal : Priorité à l’autosuffisance

Sénégal : Priorité à l’autosuffisance

La récente déclaration du gouvernement selon laquelle les investisseurs dans le secteur agricole sénégalais seront exempts du paiement de toute taxe est bienvenue. La taxe d’importation ainsi que tout autre imposition relative au secteur sera supprimée afin de stimuler l’autosuffisance alimentaire en riz et autres denrées de base.
La décision, annoncée par le gouvernement la semaine dernière, tombe à pic, suite à l’ascension vertigineuse des prix des denrées alimentaires, qui est susceptible d’enfoncer davantage dans la pauvreté quelque 100 millions de personnes selon le président de la Banque mondiale Robert Zoellick. La hausse des prix a provoqué des émeutes de rue dans plusieurs pays émergents- surtout en Asie. Le Sénégal n’a d’ailleurs pas été épargné et les protestations du mois dernier à Dakar sont en partie à l’origine des mesures d’urgence prises par le gouvernement.
Reste à savoir si la suppression des taxes permettra de stimuler l’autosuffisance et la production du pays en riz. Bien que le Sénégal produise un volume important de riz, il a recours aux importations pour couvrir plus de 80% de sa consommation. En effet, paradoxalement, le Sénégal produit une meilleure variété, très prisée en Asie mais très peu populaire à travers l’Afrique, où les populations préfèrent consommer le riz brisé, moins onéreux et majoritairement importé d’Asie du Sud-Est comme la Thaïlande.
Par conséquent, la production du Sénégal en riz est principalement vouée à l’exportation, ce qui rend le pays tributaire de la hausse des cours mondiaux, étant donné que le volume des exportations ne permet pas de contrebalancer le volume des importations. Ainsi, l’élimination de la taxe d’importation ainsi qu’un arsenal de mesures complémentaires engagées par le Président Abdoulaye Wade sont autant d’éléments qui doivent inciter à la production locale – non seulement en riz mais aussi en d’autres cultures comme le blé ou le maïs. Tout cela marque un tournant dans la politique du gouvernement qui, depuis quelques années, s’attache à redynamiser le secteur en focalisant ses efforts sur l’amélioration de la production de cultures exportables.
Le Sénégal, tout comme l’ensemble des pays émergents, est touché de plein fouet par la hausse du prix des denrées alimentaires. A l’instar des économies occidentales fortes consommatrices de pétrole dans les années 1970, les pays sous développés ont, pour la plupart d’entre elles, fondé leur développement sur l’agriculture, supposant que l’autosuffisance n’était pas nécessaire. C’est l’exemple type de la théorie économique de l’avantage comparatif : un pays se spécialise dans la production pour laquelle il dispose de la productivité la plus forte ou la moins faible, comparativement à ses partenaires, pour accroître sa richesse nationale. Cette théorie est d’autant plus décisive si le pays en question dispose de certaines ressources bon marché en abondance. Malheureusement, à l’image de la flambée du prix du pétrole durant la crise des années 1970, la hausse du prix des matières premières rend ce modèle totalement obsolète.
La solution est donc bien évidemment l’autosuffisance : il s’agit premièrement, de développer une capacité de production suffisante pour nourrir le pays et deuxièmement, d’exporter. M. Wade espère multiplier la production de riz par cinq à hauteur de 500,000 tonnes au cours d’une seule campagne – un objectif colossal – afin de répondre à la demande nationale. Malgré la meilleure des volontés, la transformation du secteur agricole ne pourra pas se faire du jour au lendemain. La tâche ne se résume point à planter des semences de différentes sortes: les infrastructures et la logistique ont aussi besoin d’être ajustées.
C’est pourquoi, parallèlement à l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire sur le long terme, plusieurs pays ont conclu des accords bilatéraux avec les superpuissances agricoles comme l’Inde. Dans le cas du Sénégal, un accord a récemment signé avec l’Inde pour permettre d’assurer le ravitaillement en riz pour les six années à venir, en attendant que le marché s’adapte progressivement à la nouvelle stratégie d’autosuffisance. L’Arabie Saoudite a également conclu un accord similaire en vue d’implanter ses propres rizières en Thaïlande.
Dans une certaine mesure, la résurgence des accords bilatéraux traduit l’échec des systèmes du GATT et de l’Organisation mondiale pour le commerce, sensés protéger les pays émergents ou pauvres en ressources naturelles des secousses liées à la dérive des prix agricoles. Trop de pays développés et riches en ressources ne jouent pas sur un pied d’égalité en matière agricole. Ils baissent artificiellement les prix nationaux de leurs propres cultures par le biais de subventions, ce qui décourage fortement les efforts d’autosuffisance engagés par les pays sous-développés et donne naissance à des avantages comparatifs artificiels, notamment avec la réalisation de cultures marginales comme la tomate. Lorsque ces mêmes nations riches décident qu’elles sont prêtes à troquer l’alimentation contre le pétrole, ce sont les pays émergents qui en subissent les conséquences. Comme le commissaire au commerce européen Peter Mandelson a récemment déclaré, «Il y a assez de calories en maïs dans un réservoir d’éthanol pour nourrir une personne pendant une année».

• Oxford Business Group
(27 mai 2008)

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