Un marché encore embryonnaire

ALM : Quelle est la différence entre un fonds de capital-risque et un fonds d’amorçage ?
Hamid Ben Elafdil : Fondamentalement, pour les deux catégories, il s’agit du même métier à savoir la prise de participations dans des entreprises pour pouvoir les accompagner dans leur naissance ou leur développement. Mais dans la pratique, il y a une différence puisque le fonds d’amorçage finance des projets d’entreprise en création ou en gestation.
Leur apport ne se limite pas à l’octroi de l’argent. Il comprend également l’accompagnement du porteur du projet par l’appui en réseau d’affaires (networking), l’analyse stratégique du positionnement du produit et de l’entreprise. Le fonds pourra assurer aussi le coaching du porteur du projet pour lui permettre de passer d’une attitude de technicien à celle d’un manager.
Pour ce qui est des fonds de capital-risque, ils interviennent à un stade avancé du développement de l’entreprise. Autrement dit, ils financent des entreprises qui ont déjà réalisé un chiffre d’affaires et ont leur propre base clientèle. Le recours au capital-risque intervient à un niveau où l’entreprise a besoin de se développer mais ses capacités d’endettement ne lui permettent pas d’aller se financer auprès des banques. D’où le choix de faire appel à des capital-risqueurs qui apportent des fonds sous forme de capitaux. Ils deviennent ainsi des actionnaires au niveau des entreprises tout en accompagnant l’entreprise dans sa stratégie de développement.
Un dernier élément de différenciation entre ces deux types de financement concerne le taux d’échecs. En effet, les projets financés par les fonds d’amorçage enregistrent des taux d’échecs plus élevés comparativement à ceux qui sont financés par les fonds de capital-risque. D’ailleurs, les fonds d’amorçage sont très souvent des fonds publics ou quasi-publics, parce que c’est un moyen qui permet à l’Etat de prendre le risque en finançant des porteurs de projets innovants.
Qu’en est-il de l’état de développement de ces modes de financement de l’investissement au Maroc ?
Au niveau des fonds d’amorçage, il y a actuellement au Maroc un seul fonds à savoir le fonds Sindibad qui a été mis en place par la CDG en partenariat avec la Caisse de Dépôt et de Consignation Française. Quant aux fonds de capital-risque, on peut citer : Upline Technologies, CFG, BMCE, BCM et le fonds créé conjointement entre la CDG et la CDPQ canadienne (Accès Capital Atlantique). Il y a un autre fonds qui est en cours de constitution, il s’agit du fonds dédié au tourisme piloté par CMKD.
C’est clair qu’aujourd’hui, la charte de la PME a fait référence à un cadre législatif qui permet d’encourager la création de fonds de capital-risque mais malheureusement, je peux personnellement regretter le fait que l’Association de capital-risque et d’investissement n’est pas suffisamment dynamique. Il y a matière à faire du lobbying à ce niveau.
Jusqu’à présent, quels sont les projets financés par ces fonds de capital-risque ?
La situation est paradoxale dans notre pays. En général, dans les pays anglo-saxons et même en France, les fonds de capital-risque et d’amorçage communiquent d’habitude sur les projets qu’ils financent. Or, au Maroc cette activité se caractérise par son opacité au niveau de la communication. C’est comme s’il s’agit d’un tabou.
L’information n’est pas confidentielle, mais pour la connaître il faut faire beaucoup d’effort. Cependant, plusieurs secteurs ont profité du financement : technologies de l’information, la distribution, les franchises, le secteur de l’emballage…
A titre indicatif, parmi les sociétés qui ont bénéficié de ce mode de financement innovant : Dial Technologies, HPS, Involys, Omnidata, Fenapac (emballage pour le carton de laits)… Il y a aussi ceux qui font du capital-risque sans l’énoncer comme tel. C’est le cas du groupe Saham qui a financé le projet de la franchise Bigdil. Aujourd’hui, comme il y a un nombre important d’investisseurs marocains qui ont investi dans les années 70 en vendant leurs affaires, je lance un appel à ces hommes d’affaires pour s’investir dans le financement de projets innovants. Ils peuvent d’ailleurs se convertir en business angles. C’est un domaine à fort potentiel à défricher.
En se basant sur ce diagnostic, quelles sont les mesures à prendre pour encourager le développement du financement des investissements par les fonds de capital-risque ?
A mon sens, l’action de développement des fonds de capital-risque doit être axée sur trois volets. Le premier concerne le chantier réglementaire. Le gouvernement doit mettre en place un cadre réglementaire approprié à ce métier. La charte des PME constitue une avancée à ce niveau, il faut seulement activer ce processus législatif pour faire sortir les textes d’applications. Le second axe de développement est lié à l’organisation du métier avec la diffusion, la transparence, la communication sur les opérations de levée de fonds et des financements. Une telle démarche permettra d’avoir une visibilité sur l’activité de capital-risque.
Le dernier volet important de la réforme touche la problématique de la sortie. Un capital-risqueur quand il investit dans un projet c’est dans une perspective d’assurer une plus- value grâce à son sorite du capital de l’entreprise financée.
Or, aujourd’hui les difficultés de sortie sont nombreuses : morosité du marché boursier conjuguée à la difficulté de conclure des transactions de sorite avec les fondateurs.
Quand il n’y a pas de visibilité sur les modalités de sortie, le capital-risqueur reste réticent avant de conclure un engagement de financement.
Enfin, je suis convaincu que les régions et les universités peuvent s’approprier ces modes de financements pour insuffler une dynamique à la création d’entreprise. A titre d’exemple, l’université, dans le cadre du processus de sa réforme, peut créer des incubateurs pour développer et incuber des projets à fort potentiel.

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