Une profession mal en point

ALM : Comment se porte le secteur de l’architecture au Maroc? Et qu’en est-il de la qualité de la formation au Maroc ?
Omar Farkhani : l’architecture au Maroc est mal en point. Cette situation découle de deux constats. Le premier est que l’architecture contemporaine telle qu’elle est pratiquée en Occident est un métier récent au Maroc. Alors qu’en France, cette pratique remonte au 17ème siècle, ses débuts au Maroc datent de l’après-indépendance. Le second constat est que, vu la pression  des besoins du marché, le quantitatif prend le dessus sur le qualitatif. Résultats : on construit, mais sans prendre en considération, du moins pas comme il se doit, les critères d’esthétique, de formes urbaines, d’espaces intérieurs, nécessaires aux réalisations architecturales. à cela, il faut ajouter le fait que les architectes ne bénéficient d’aucune forme d’aide ou d’encouragement pour mettre à niveau leur tissu professionnel. Contrairement, par exemple, aux promoteurs immobiliers qui bénéficient d’exonérations fiscales. Il y a aussi la manière dont la profession est perçue. Pour le plus grand nombre, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une corporation qui défend uniquement ses intérêts propres et dont les membres vivent dans le confort. Or, le véritable enjeu pour un architecte, c’est d’abord la qualité du cadre de vie du citoyen. Il en est le garant. Malheureusement, ce dernier est ignoré. Les chiffres le prouvent. Le Maroc compte quelque 2500 architectes, dont  plus de 1500 travaillent dans le secteur privé. Près de la moitié (49%) des cabinets privés réalisent un chiffre d’affaires annuel inférieur à 250.000 DH. Leur revenu mensuel va donc de 0 à 5000 DH. Un tiers de ces cabinets ne dispose pas de secrétaire, deux tiers n’ont pas de courtier. Il y a, bien entendu, une autre extrême : 3,7% des cabinets privés réalisent un C.A supérieur à 1 million DH. C’est dire que la situation de la profession est des plus critiques. La dégradation de ce métier se traduit par une dégradation de la qualité des réalisations.

Que proposez-vous pour sortir de cette impasse ?
Notre souhait est qu’aussi bien les pouvoirs que l’opinion publique prennent conscience des enjeux non seulement esthétiques mais aussi culturels et sociaux du métier d’architecte. Malgré les efforts entamés depuis quatre ans pour sa réhabilitation, la profession est incapable de faire face à la concurrence à venir. Ce qui est paradoxal c’est que le Maroc dispose d’une bonne qualité de formation. Sur 5000 candidats qui se présentent chaque année au concours d’accès à l’Ecole Nationale d’architecture, seule une cinquantaine est acceptée. La formation à l’ENA n’a rien à envier aux grandes écoles européennes si ce n’est l’environnement dans lequel ces jeunes évoluent et les perspectives pessimistes post-études.

Quels sont les autres secteurs dans lesquels peuvent évoluer les lauréats de l’Ecole d’architecture?
La formation d’architecte mène à tout, même à l’architecture. Il s’agit là d’une boutade qui circule dans le milieu mais qui en dit long sur le nombre important de débouchés de la formation à l’ENA : peinture, design, urbanisme, commercial…
L’Ecole et l’Ordre national des architectes encouragent cette diversification. L’objectif est double, développer le secteur et réduire, autant que faire se peut, le risque de chômage. Car, après plus de 6 ans d’étude, ce risque existe malheureusement bel et bien. Fini le mythe de l’architecte qui roule sur l’or. Ce cliché est à supprimer. D’autant que l’architecte, au même titre que le médecin, est soumis à plusieurs contraintes éthiques. Il y a certes le souci de la rentabilité mais aussi et surtout celui de la qualité du cadre de vie des Marocains. Un rôle social qui en fait un service d’utilité publique. Le travail d’un architecte s’évalue, mais il ne se quantifie pas.

Qu’en est-il de la polémique entre les architectes et les promoteurs immobiliers ? De quoi est-il question au juste ?
Il s’agit d’un malentendu qui a suscité de part et d’autre de vives réactions. C’était dans le cadre de la lutte contre la concurrence déloyale, un phénomène dont la profession souffre au plus haut point. Normalement, dans une économie de marché, le seul critère d’évaluation d’une réalisation architecturale est sa qualité. Les meilleurs devraient donc être ceux qui ont le plus d’accès au marché.
Or, quand le promoteur, en quête légitime de rentabilité, a tendance à serrer ses prix. Il a donc recours à l’architecte qui n’est pas forcément le meilleur mais qui est capable de brader ses honoraires. Il se retrouve avec plusieurs projets à la fois. Et c’est là où les dégâts se feront les plus lourds, aussi bien en terme de qualité des constructions que d’accès au marché. à la Wilaya de Casablanca, 8% des architectes monopolisaient en 1997 63% des projets, en nombre comme en valeur. C’est pour cela que nous avions instauré des procédures de contrôle, comme le Contrat unifié, pour éviter de tels «dérapages», tout en respectant l’économie de marché dans laquelle nous évoluions. Chose que les promoteurs ont eu du mal à comprendre.

Le contrat unifié a aussi été la source d’une polémique entre l’Ordre national des architectes et le Secrétariat général du gouvernement.
Il a été question là aussi d’un malentendu dû à un échange de courriers entre les deux institutions donnant lieu à de mauvaises interprétations. Certains (promoteurs, architectes, walis…) en avaient profité pour démolir tous les efforts de restructuration que nous avions entamés. Le Secrétariat général du gouvernement refusait ce visa de contrat parce que, pour cette institution, il constituait un facteur d’alourdissement des procédures administratives et donc un frein à l’investissement. Or, et c’est ce que l’Ordre a soutenu, aucune étude ne fait état de cette éventualité. D’autant que la mission de l’Ordre, telle qu’elle est précisée dans la loi, est d’édicter tous les règlements qui aident à un meilleur exercice de la profession. Les discussions vont actuellement bon train. Un accord est prévu dans les prochains jours. Je ne dirai jamais assez, notre souhait est que  les pouvoirs publics prennent conscience des enjeux culturels et sociaux du métier d’architecte et qu’ils s’impliquent davantage dans sa mise à niveau.

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