Youssef Errami : «La microfinance n’est plus un acteur de développement social mais un levier de développement économique»

Youssef Errami : «La microfinance n’est plus un acteur de  développement social mais un levier de  développement économique»

ALM : Après 20 ans d’existence, la microfinance se dote pour la première fois d’une stratégie nationale. Cette feuille de route n’a-t-elle pas été tracée tardivement ?
Youssef Errami : La raison pour laquelle on parle aujourd’hui de stratégie, c’est que le secteur est arrivé à un certain niveau de maturité. En effet, les acteurs ont atteint un niveau de croissance considérable. Ce développement a imposé le besoin de mettre en place de nouvelles règles de cohabitation pour assurer une bonne croissance et une bonne gestion des différents acteurs sur le terrain. Il faut dire que la Fédération nationale des associations de microcrédit (FNAM), qui joue le rôle de coordinateur, existait depuis le démarrage. Pendant les premières années d’évolution, le secteur était sous forme d’actions éparpillées. Il y avait des volontés pour accompagner la microfinance, que cela soit sur le plan local ou régional, mais en aucun cas nous avons senti le besoin de se constituer en un seul bloc.

Vous tablez, actuellement, sur 3 millions de bénéficiaires à l’horizon 2022, et aussi un taux de pénétration qui devrait atteindre les 9,2 %. Compte tenu des moyens dont dispose le secteur, serait-il facile d’atteindre les objectifs fixés ?
En effet, cela ne sera pas facile. C’est pourquoi nous avons arrêté, dans le cadre de la stratégie actuelle, une vision ainsi qu’une feuille de route qui définissent les étapes, les différents moyens et les changements qui devraient suivre aussi bien sur le plan réglementaire que juridique et fiscal.
Énumérons dans ce sens les besoins financiers, les besoins en technologies ainsi que les modes de renforcement. Tous ces éléments ont été minutieusement examinés lors du symposium que nous avons organisé. Le but étant non seulement de sensibiliser l’ensemble des acteurs à la stratégie nationale, mais également de chercher les possibilités de partenariat, public ou privé, national ou international, afin d’apporter les réponses nécessaires aux besoins du secteur et assurer les moyens nécessaires à la mise en place de cette feuille de route.

SM le Roi Mohammed VI a insisté dans son message sur l’écoute et l’implication des pouvoirs publics. Comment pensez-vous coordonner avec ces instances pour mener à bien la stratégie ?
Il est utile de souligner que le Maroc fait l’exception dans la région par l’implication des acteurs publics dans la supervision et la régulation du secteur de la microfinance. Maintenant que le message royal appelle à plus d’implication cela confirme que le secteur a atteint une phase qui exige la révision d’un certain nombre d’éléments pour pouvoir accompagner son développement futur, essentiellement en matière de réglementation, d’adaptation, de supervision, de suivi et de règles prudentielles. C’est essentiellement ce genre d’implication qui est évoqué, mais en même temps une reconnaissance de la microfinance en tant qu’un maillon du système financier global. Le secteur n’est plus un acteur de développement social pur et dur, mais également un levier de développement économique.

On a longtemps parlé de crise de la microfinance. Le secteur est toujours tributaire de bailleurs de fonds. De même, 40 milliards de dirhams devraient être injectés pour accompagner la stratégie. Avez-vous élaboré un schéma prévisionnel pour lever ce fonds à l’horizon 2022 ?
Certes, nous n’avons pas de vision globale pour le moment, mais nous continuons de chercher de nouvelles formes de contribution de bailleurs nationaux et internationaux. Il y a un réel besoin d’étudier les différentes formes de financement pour permettre aux acteurs de la Microfinance de disposer de moyens nécessaires pour persévérer et développer leurs activités. Nous avons soulevé, dans ce sens, différents modes d’appui pour lever 40 milliards, en l’occurrence les crédits directs et les crédits affectés.

En marge du symposium, vous avez présenté «Le livre blanc du microcrédit au Maroc». Que comporte ce manifeste ?
Le livre blanc est une réponse aux questionnements que se pose le secteur. C’est d’abord une présentation des grands axes du métier pour qu’il n’y ait plus de confusion avec d’autres formes d’intervention. Le livre blanc parle de certains défis actuels essentiellement : la composition du taux d’intérêt, les procédures de recouvrement et de suivi ainsi que les besoins de renforcement des acteurs en compétences et en moyens techniques. Le livre blanc étale également les grands axes de la stratégie. Le document parle des défis d’aujourd’hui et donne également une projection sur l’avenir pour couvrir toute la vie actuelle et future du secteur.

Durant ce premier symposium, vous avez consacré 18 bénéficiaires. À travers les histoires racontées, quelle évaluation faites-vous de l’impact du microcrédit sur la population concernée ?
Le secteur a voulu, à travers le prix national de la microfinance, donner l’exemple aux autres et leur assurer qu’on peut réussir de peu de chose.
La satisfaction est de sentir et évaluer le changement opéré sur la vie des bénéficiaires. Il n’était pas facile de départager les candidats. Le jury était dans une situation de conflit, vu que tous les dossiers étaient intéressants. C’est cette compétition qui nous a permis de constater que l’esprit d’assistanat n’existe plus. Les Marocains, quels que soient leurs âges et leurs appartenances, sont ambitieux et veulent améliorer leur situation de vie en travaillant.
Par ailleurs, nous avons consacré un prix spécial du Centre Mohammed VI de soutien à la microfinance. Ce prix est dédié aux personnes qui ont osé franchir la phase de la formalisation et de passer d’une situation de dépendance totale à une autonomie.
Ces bénéficiaires peuvent, aujourd’hui, accéder facilement à d’autres sources de financement afin de réaliser leur projet dans de meilleures conditions.

Qu’en est-il de l’approche genre ?
La microfinance est le premier secteur à travers le monde qui respecte cette présence équitable de l’homme et de la femme. On note une forte présence des femmes dans le secteur. Grâce aux microcrédits, ces dernières ont eu un fort impact sur leur environnement et ont su parfaitement s’émanciper et améliorer leur quotidien. D’ailleurs, à ce jour, 55 % des bénéficiaires de microcrédit au Maroc sont des femmes.

                                                    La microfinance en chiffres

A fin septembre 2011, le secteur marocain du microcrédit comptait 795.850 clients actifs pour un encours des prêts d’environ 4,7 milliards de dirhams, servis par 12 associations (AMC) dont certaines sont classées parmi les plus importantes et les plus performantes au niveau national. La demande est encore loin d’être satisfaite puisque les acteurs estiment entre 5 à 8 millions, voire 12 millions pour certains, le nombre de personnes toujours en attente de produits de la microfinance.
Depuis le démarrage des premières opérations de prêts, le secteur a pu servir plus de 4,5 millions de bénéficiaires pour un montant total de prêts de 39 milliards DH. Les AMC sont classées parmi les premiers employeurs du pays en direct (environ 6000 emplois) et ont généré une masse importante d’emplois indirects de près d’un million d’équivalents temps plein.. Le microcrédit reste donc un acteur majeur de l’emploi au Maroc, notamment dans les zones où les taux de pauvreté et de chômage sont élevés. Le secteur est considéré comme l’un des dix premiers employeurs du pays. Le commerce, les services et les métiers manuels ont accaparé 73% des secteurs d’activités financés par le secteur.
Le milieu urbain a concentré 63,6% des prêts distribués, contre 36,4% dans le monde rural. Notons que la microfinance marocaine est l’un des meilleurs secteurs du microcrédit dans la région MENA. Le nombre des bénéficiaires représente 40% des personnes servies dans la région arabe et des institutions de microfinance classées parmi les plus performantes dans le monde. Au sein de la région arabe, le Maroc et l’Égypte dominent le secteur de la microfinance en regroupant 85% de tous les emprunteurs et 73% du portefeuille total des prêts de la région. Le Maroc se distingue par la taille de son réseau d’agences (83% du nombre total des bureaux de la région) et le nombre de son personnel (54% de l’effectif total de la région), ce qui a contribué fortement à sa réussite.

       4,5 millions de personnes positivement impactées par la microfinance

Une belle histoire de vie a été relatée à travers les témoignages des 18 primés du prix national de la microfinance, organisé en marge du premier symposium de la microfinance les 11 et 12 octobre à Skhirat. 18 microentrepreneurs, dont 7 femmes, ont réussi à convertir leur amertume sociale en véritable success story. Les 18 lauréats de la microfinance marocaine ont répondu aux critères de six catégories consacrant ainsi l’innovation, le développement humain, le tourisme responsable, la microentreprise jeune et la contribution de la femme. De même un prix spécial a été décerné à trois candidats pour leur passage de l’informel au formel. Notons qu’en moins de 20 ans, le microcrédit est devenu un instrument essentiel de la lutte contre la pauvreté au Maroc et a répondu à un véritable besoin, en raison de l’existence d’un secteur informel très important. À raison d’une moyenne de 4,5 membres par foyer, ce sont finalement plus de 4,5 millions de personnes qui sont impactées par le secteur de manière plus au moins directe. Les prêts distribués par les AMC, depuis le démarrage de leurs activités, ont profité à 55,3 % aux femmes et à 46,9 % pour les tranches d’âge situées entre 30 et 49 ans.

 

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