Éditorial

Hosni Moubarak vend chère sa peau. C’est normal. Aucun dictateur, arabe ou autre, ne se résout pacifiquement à quitter de lui-même le pouvoir. Ce n’est pas dans la nature de la fonction. Cela peut être une pantalonnade à l’image du Tunisien Ben Ali. De la ruse comme le Yéménite Saleh. De la prostration comme Bouteflika. Ou dans le sang comme l’Egyptien Moubarak. Pour ce dernier, le cynisme et le mépris ont atteint des sommets. Ne pas céder, s’accrocher jusqu’au bout, basculer dans l’indignité, lâcher des voyous sanguinaires —  les fameux «baltajia» —  sur des manifestants pacifiques, etc. Il a tout fait. Alors que le monde entier, désormais, ne lui demande qu’une seule et unique chose : partir, disparaître, quitter le pouvoir, s’éclipser, s’évanouir… C’est le prix de la paix, d’une accalmie, d’une pause avant de reparler de l’avenir. L’obstination de Moubarak de ces jours détruit l’égypte. Il sera écrit que les dictatures arabes ne laisseront la démocratie naître après eux que dans le sang et la violence. Voilà pour la colère et l’indignation. Parlons maintenant de transition. Un souvenir: en 1980, un cinéaste marocain, assez original, mais certainement visionnaire, a sorti un film «absurde» qui s’appelle Le gouverneur de l’île Chakerbakerben. On y voit un personnage loufoque, une métaphore ambulante, qui fait penser à nos dictateurs actuels en déconfiture. Le nom de ce gouverneur imaginaire me trotte dans la tête depuis le début de ces évènements. C’est bizarre. Tout cela pour dire, en fait, que les transitions commencent très tôt. A la sortie des années de plomb, Hassan II, en gros de l’Etat d’exception à la Marche Verte, savait que la gouvernance autoritaire n’avait plus d’avenir. La création de la première mouture du CCDH en 1991, l’amnistie générale qui suivit,  la réforme constitutionnelle de 1996, l’alternance de 1998… tout cela était cousu de fil blanc. Il fallait mettre à niveau le Maroc sur le plan politique. Quand la succession dynastique est intervenue, elle est tombée en pleine alternance, un acte majeur de la transition marocaine. Elle a trouvé à la Primature Abderrahmane Youssoufi, un homme de gauche crédible et patriote, qui a accompagné la transformation sociale et politique du pays avec beaucoup d’intelligence et de don de soi. Le nouveau règne va embrayer en accélérant la cadence : limogeage de Basri, retour de Serfati, IER, Code de la famille, discours d’Ajdir, Haca, consolidation du pluralisme, de la liberté d’expression, etc.
L’on voit bien que le Maroc, avec parfois quelques à-coups, est en transition depuis longtemps. Si les tenants du «comparatisme» arabe ne comprennent pas cela, ils continueront à réitérer en boucle des contrevérités  sur les colonnes de journaux et les plateaux de télévision. Ce qui est en jeu aujourd’hui au Maroc, à la différence de l’égypte ou de la Tunisie, c’est le parachèvement de cette longue transition. Comment la finir et comment sceller ses acquis à travers des réformes notamment institutionnelles. à part l’exemple romantique du Portugal, l’Espagne, la Grèce ou certains pays d’Amérique latine ont clos leurs transitions dans les années 70-80 par des techniques diverses qu’il faut revisiter (1). L’oubli par une loi mémorielle (!) pour les premiers, une pression externe pour les seconds ou un «accord historique»  entre le pouvoir finissant, des militaires éclairés et des démocrates pour les troisièmes. Mais pratiquement aucun de ces pays n’a choisi la brutalité, la violence ou le déchirement social pour réussir cette transition. Au Maroc—  pays qui s’est donné le Statut avancé avec l’Europe comme feuille de route économique et politique— , par tempérament et par culture, nous nous réclamons de cette démarche civilisée.

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