Éditorial

Le modèle éditorial de la télévision satellitaire Al Jazeera s’effondre au même moment où il rencontre un succès planétaire. La couverture des évènements de Tunisie ou d’égypte a montré aux téléspectateurs médusés que la chaîne qatarie est plus un acteur politique, plutôt efficace, dans le monde arabe qu’un média professionnel chargé de couvrir, selon des règles déontologiques, l’information. Et c’est là où tout bascule. C’est un modèle, celui d’Al Jazeera — le secret le moins bien gardé du monde arabe — qui trouve là ses propres limites. Les révélations de WikiLeaks sur les accointances entre le Cheikh Hamad et l’Etat d’Israël viennent jeter une forte suspicion sur la neutralité de ce média — il ne cache même plus sa feuille de route — et montrent l’usage politique manifeste que fait Qatar de cette chaîne de télévision. L’affaire est entendue. Les téléspectateurs arabes, étourdis pour l’instant par leur soif inextinguible de liberté et de dignité, finiront, bientôt, par se rendre compte que le fait qu’une télévision leur veuille du «bien» n’empêche pas celle-ci de manipuler leur conscience d’une manière outrancière. Revenons chez-nous où ce week-end les journalistes marocains du monde, un formidable gisement de talents professionnels, — presque tous font le bonheur de télévisions satellitaires arabes dans le Golfe —, étaient en conclave à El Jadida sous l’égide du CCME. Il ressort clairement de cette rencontre importante que sans un vrai projet médiatique national, libéral, démocratique et moderne pour de vrai, on continuera à tâtonner, à bricoler, dans nos relations avec nous-mêmes et avec les autres au hasard de l’actualité. Ni ces journalistes marocains du monde ne pourront nous aider — leur marocanité n’annulant pas leur professionnalisme ni la loyauté à l’égard de leurs entreprises —, ni, nous, nous pourrons formuler des attentes légitimes vis-à-vis des tiers si nous ne savons pas dans quelle «exigence» médiatique on s’inscrit. Le Maroc semble courir derrière son image en demandant à des puissances satellitaires de mauvaise foi d’être bienveillantes à son égard. Alors que lui ne fait rien, ou si peu, pour lui-même. On ne peut plus se contenter d’un pôle public tuméfié et inutile condamné, on l’a vu, par l’Histoire. Ou d’un secteur médiatique livré à une centrifugeuse folle qui annulera à terme, dans ce domaine, sous couvert de «rationalité» économique, tous les acquis du pays en terme de professionnalisme, de pluralisme, de diversité. Il faut profiter de la limite atteinte par certains modèles, comme celui d’Al Jazeera, pour libérer l’imagination et décider enfin de donner à ce pays une stratégie médiatique du 21ème siècle. Il le mérite et il en a les moyens.

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