La mort d’un nègre sublime

La mort d’un nègre sublime

Léopold Sédar Senghor était un mythe vivant. Il l’est encore plus maintenant qu’il est mort. Un homme intelligent, simple et extrêmement humain. Une forme d’humanité rare dont seule la culture africaine fécondée par des sangs mêlés, métissée par des croyances croisées et hybridée par des génies multiples peut produire.
Senghor était, et sera toujours, l’incarnation raffinée, civilisée et généreuse de l’exigence que nous avons pour ce continent meurtri.
L’homme politique, le professeur et le poète, à l’image de sa vie, était au carrefour de toutes les voies qui mènent à l’humanité quand celle-ci exprime, sans concession, l’amour de l’autre dans sa différence radicale, le progrès dans son acception élémentaire et expurgée, et la dignité essentielle à tous les instants fugaces de la vie.
Senghor était un démocrate africain. Une antinomie, en apparence. Il a donné, avec quelques-uns, très rares et précieux, corps à ce paradoxe dont l’Histoire a affublé l’Afrique. Le continent noir avec Senghor revendique sa part d’humanité entière et d’exigence démocratique universelle.
C’est peu de le dire quand on tient la comptabilité morbide des calamités qui se sont abattues sur cette terre dans laquelle le ciel tue, les hommes tuent et l’ignorance et la pauvreté déciment tous les désirs d’être.
Il a eu tous les rêves pour l’Afrique. Son départ nous réveille et nous invite à l’essentiel. Car nous n’avons, encore, rien réglé. Nous tâtonnons dans une épaisse obscurité que nous entretenons avec nos insuffisances.
Nous bricolons des destins éphémères alors qu’il ne tient qu’à nous de prendre notre fortune en main. Nous bégayons des mots ridicules alors que le verbe est puissance et lumière.
Senghor était un chef d’Etat poète. Une autre antinomie, celle-ci universelle. Conjuguer la poésie, ce gouffre flamboyant de sens multiples et le pouvoir avec sa raison qui a souvent fait peu de cas des individus et de leur autonomie. La liberté et la contrainte. Le choix radical et les errances poétiques. La décision franche et le doute créatif.
On peut multiplier, avec facilité et à l’infini, les déclinaisons de ce paradoxe évident, mais Senghor par ses actes et ses idées s’imposera toujours à nous par sa singularité.
Nous ne le pleurons pas. Comme il aime à dire, ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel réside probablement dans nos propres chagrins, nos propres rêves inachevés, nos pauvres compromissions et lâchetés successives. À l’aube du troisième millénaire nous, Africains, nous voulons, encore, inventer les droits de l’Homme, la démocratie ou la primauté du droit. Finalement, une petite ambition – car tout cela existe déjà – qui montre l’étendue de notre retard sur la vie telle que nous l’avons reçue et la gravité de nos situations irrémédiablement dépassées par le temps.
Alors continuons à inventer laborieusement ce qui existe déjà, à reformuler en bafouillant ce qui a été énoncé clairement auparavant et à faire semblant d’agir.
Mais il ne sera jamais dit que Léopold Sédar Senghor n’a pas existé, n’a pas écrit ou n’a pas marqué un continent par ses fulgurances et ses audaces de nègre sublime.

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