La sanction royale

La sanction royale

La nomination de Driss Jettou comme Premier ministre sonne comme une sanction pour la classe politique marocaine. Une sorte de correction royale à la suite de l’émiettement stérile du champ politique, de l’absence criarde de vision et de programmes crédibles, de l’existence d’un personnel politique souvent opportuniste et caricatural, de la faiblesse des performances électorales des uns et des autres et du constat manifeste de la très faible politisation des Marocains. Si on ajoute à cela la foire aux alliances contre-nature qui a démarré dès le 28 septembre 2002, le nomadisme et la transhumance parlementaires et la course effrénée au pouvoir, les conditions de la sanction se trouvent réunies.
Que le Souverain ait été en dernière instance amené à choisir un Première ministre en dehors de la sphère partisane, dans une lecture à minima de la Constitution, n’est pas un événement que l’on doit applaudir ou pas, il nous invite simplement à nous interroger, gravement, sur le processus qui a conduit notre pays à cet échec du politique. Une crise du politique. En rupture avec la pratique et la logique institutionnelles qui ont prévalu pour la constitution en 1998 du gouvernement d’alternance – à savoir un Premier ministre partisan émanant d’une majorité parlementaire issue des urnes – nous revenons au choix d’un Premier ministre sans appartenance politique jouissant certes de la confiance royale mais mis dans l’obligation formelle d’aller chercher une majorité à la Chambre des représentants.
Cette situation est, apparemment, d’autant plus paradoxale qu’elle intervient après des élections qui, de l’avis général, au Maroc et à l’étranger, ont été marquées par le sceau inédit de la transparence, de la liberté et de la crédibilité. La disqualification, que signifie en substance la nomination de Driss Jettou, de la classe politique marocaine et des formations partisanes est, aujourd’hui, un fait exceptionnel remarquable. Elle pose pour l’avenir une série de questions. Les formations politiques marocaines sont-elles habilitées, aujourd’hui, à fournir à Driss Jettou le personnel ministériel dont il a besoin pour accomplir sa mission et exécuter son programme ? La réponse est à l’évidence négative, car les mêmes raisons objectives qui ont fait qu’aucun parti politique n’a été éligible à la primature demeurent valables pour le choix des ministrables.
Ensuite, quelle sera la nature, la pertinence et la cohérence politiques de la majorité que Driss Jettou va constituer à la lumière des résultats des élections législatives alors qu’aucune des majorités qui s’esquissaient à la «lumière » de ces mêmes résultats n’a semblé satisfaisante ? Dans ce cas de figure, il serait plus judicieux et plus clair politiquement que Driss Jettou, jouissant de la totale confiance du Souverain, se dote d’un cabinet de technocrates qui va chercher au cas par cas au Parlement des majorités d’idées, à géométrie variable, selon la nature et la consistance de chaque projet qu’il sera amené à soumettre à la Chambre. Ce cas de figure améliorera, peut-être, dans un système assez ouvert, à la fois la capacité de gouvernance du gouvernement et le pouvoir de contrôle du Parlement.
Finalement, peut-on considérer la nomination de Driss Jettou, dans l’absolu, comme une pause dans le processus de transition démocratique, une sorte d’état d’exception politique, dictée par les défis et les contraintes qui assaillent notre pays ? Ou une mise entre parenthèses de ce même processus en attendant une mise à niveau politique sérieuse du pays qui permettrait l’émergence d’une élite politique crédible, compétente et moderne à la légitimité démocratique et populaire incontestée ? Sur cette question qui interpelle la démocratie marocaine, et sans préjuger de l’avenir, une réponse positive ne pourra s’imposer que si Driss Jettou, qui est désormais en première ligne, sans fusible, et son cabinet d’action rencontrent ensemble et rapidement le succès, l’adhésion et la confiance du pays.

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