Le bar des voyageurs

Le bar des voyageurs

Le type est costaud. Une force de la nature. Arrêté, en état d’ébriété avancé, le samedi soir vers minuit dans le quartier de Mers sultan, par un policier de Casablanca, notre costaud, qui roulait dans un sens interdit, casse, sans coup férir, la figure au représentant des forces de l’ordre. D’autres policiers arrivent en renfort avec leur officier. Même sanction.
L’officier en prend plein son grade. Battu d’entrée de jeu. Ce type est une furie avinée. Les autres policiers, aidés par des passants, dans un bel élan de solidarité pour protéger l’honneur meurtri de la police, finissent par maîtriser le lascar. À quatre heures du matin, fin du mauvais polar, le procureur d’Anfa décide de libérer le costaud. Motif : il est député. Bourré, mais député. Agresseur, mais toujours député. Finalement, voyou intégral mais député quand même.
Mais qui est ce monsieur irrésistible ? Il s’agit d’un député FFD (Front des Forces Démocratiques) de Fès du nom de Mohamed Belkadi, président de la commune rurale de Oulad Jamaâ, qui faisait la java à Casablanca au volant d’une voiture communale immatriculée Jim rouge comme le vin. Du mauvais vin. Il est, surtout, connu à Fès comme l’heureux patron du bar des voyageurs sur le boulevard Mohamed V où des personnes qui ne vont nulle part voyagent dans leurs têtes pour oublier qu’ils ont voté pour le patron de ce troquet minable. Tout le monde sait que les lendemains de cuite électorale – les tournées du même nom sont très dures aussi – tout le peuple a la gueule de bois.
Mais que disait, entre deux coups de poings, ce digne représentant des FFB, Front des forces bourrées, quand il cognait les flics : «Je suis représentant de la nation.» Il hurlait, tout en corrigeant la sobre force publique, qu’il avait pour lui l’immunité parlementaire et quelques verres dans la gueule. On veut bien croire que la nation corrige de temps en temps ces serviteurs devant la Cour spéciale mais pas à ce point. Quand même la séparation des pouvoirs n’est pas faite que pour les pochards. Et même quand il y un conflit nocturne, disons de compétence , comme celui-là, on sait bien que l’alcool n’arrange pas les choses.
Demandez à n’importe quel constitutionnaliste, il vous le dira. Ce dépité est peut-être représentant de la nation mais en tout cas pas celle de l’islam qui, elle, en toute chose, y compris buvable, prêche la modération.
Comme en général, même bourré, on ne frappe pas un flic impunément, ces messieurs se sont intéressés à l’oeuvre de ce bon député. Ils ont découvert qu’il était plus abonné aux chèques sans provision qu’à la mosquée de son quartier. Et que, comme soudard, ses frasques étaient connues depuis des lustres du tout Fès bien pensant. Et qu à la faveur des dernières élections transparentes, crédibles et honnêtes, il a dû, éméché, profiter d’un moment d’inattention du processus électoral pour s’installer au bar de la transition démocratique. Aujourd’hui, il paie la tournée générale.
Questions de fond de tripot pour en finir. À combien de grammes de sang dans l’alcool, l’immunité parlementaire s’évapore ? Un député bourré a-t-il le droit de frapper des policiers à jeûne ? L’inverse est-il possible ? Que fait une voiture Jim rouge Guerouane de Fès à Casablanca un samedi soir alors que toute la ville est au CB ou, au minimum, au Cabernet Président ? L’on voit bien que toutes ces questions donnent soif et invitent à la biture collective. Cette fois-ci, c’est Mustapha Ramid, bourré au mecca-cola, qui va payer la tournée générale. En juin pour les élections communales, si tout marche bien.

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