Le choc démocratique

Le choc démocratique

À la lumière des résultats partiels des élections législatives du 27 septembre 2002, il est étonnant de constater que ceux qui semblent le plus choqués par le score important, net et sans bavure du PJD, sont ceux-là mêmes qui ont toujours été absents du champ de l’engagement politique et même du processus électoral. Ils compensent aujourd’hui cette absence qui a toujours été confortable, stérile et donneuse de leçon par une panique remarquable. De quoi s’agit-il ?
Quand on se tient volontairement et d’une manière irresponsable loin du processus démocratique, en laissant une hypothétique régulation à la charge de l’État, il est sûr que l’on ne pèsera d’aucun poids sur l’évolution politique du pays.
Les islamistes marocains, quant à eux, ont tout compris et, aujourd’hui, ils pèsent de toute leur force sur la transition démocratique. Ils sont engagés, mobilisés, conséquents avec eux-mêmes et leur idéologie et, en plus, ils votent massivement. Ils défendent légitimement dans une démocratie leur projet de société. On ne peut pas en dire autant de ceux qui ne sont pas en accord avec eux et qui ne partagent pas leur projet. Ces derniers ont pensé que l’État allait faire le travail à leur place, en contrant « administrativement » le projet islamiste, alors que celui-ci a proclamé solennellement, au plus haut niveau, sa neutralité et son engagement pour un scrutin transparent, libre et crédible. C’est plus qu’une erreur de jugement, c’est une faute politique grave qui profite directement et démocratiquement aux islamistes.
Le PJD n’est ni un parti politique illégal, ni une formation en marge de la vie démocratique marocaine. Il est sur le terrain avec sa stratégie, ses cadres et ses militants. Faire mine de découvrir sa force le lendemain du scrutin, c’est vouloir entretenir une forme de cécité dangereuse qui peut à l’avenir faire plus de dégâts que l’on ne croit.
Si les démocrates, les modernistes, les gens de progrès, qu’ils soient de la gauche socialiste ou de la droite libérale, ne prennent pas en charge eux-mêmes la défense collective d’un projet de société, ils prépareront alors irrémédiablement l’avènement d’un Maroc conservateur, fermé sur lui-même, intolérant et en marge de la communauté des nations civilisées. C’est un risque majeur.
Les islamistes, selon les résultats partiels, sont passés de 14 députés à 37. Ce n’est pas encore un raz-de-marée, c’est seulement une belle victoire. Mais les conditions objectives pour un vrai raz-de-marée islamiste pour les prochaines consultations électorales, notamment pour les communales de 2003, existent. Ce ne sont ni la panique surfaite d’aujourd’hui, ni la dramatisation «dédouanante» qui en découle qui peuvent barrer la route à la vague islamiste. Dans une démocratie, c’est l’action politique, l’engagement citoyen et l’exercice plein et entier des droits civiques qui peuvent servir de base à une lutte contre les extrémismes et de contre-projet à l’islamisme politique. Ceci est manifestement pour nous la leçon majeure et la plus importante que l’on puisse tirer des premières élections libres et transparentes que notre pays a vécues.
Maintenant que le Maroc a choisi la voie de la démocratie, de la transparence et la crédibilité des processus électoraux, de la stricte neutralité de l’administration, c’est aux citoyens d’assumer leurs responsabilités et d’exercer efficacement leurs droits civiques. Désormais, il n’y a plus de place pour les nostalgiques et les rentiers politiques du Maroc ancien et de son État tutélaire, régulateur de la vie politique et des élections. Comme il n’y a plus de place pour ceux qui ne prennent de la démocratie que la liberté en fuyant leurs devoirs et leurs responsabilités fondamentales à l’égard de la nation. À l’avenir, c’est sur le terrain même de la démocratie que les projets de société se défendront et non plus dans les salons cossus de l’insouciance.

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