Le syndrome du morpion

La compagnie américaine Boeing est dans la tourmente. Le Pentagone a lancé une enquête pour examiner les conditions d’obtention d’un marché militaire important par cet avionneur. Cent avions de ravitaillement en vol devaient être fournis à l’armée américaine. Boeing a raflé le pactole en laissant sur le carreau ses concurrents, notamment Airbus. Après la passation de ce contrat, Darleen Druyun, responsable alors des achats de l’armée de l’air américaine a été embauchée justement par Boeing. Une fois l’affaire éventée, la machine s’est mise en branle. Démission de Mike Sears, directeur financier de Boeing. Exit, Darleen Druyun, responsable de la division Système de défenses et missiles. Et pour couronner le tout, Phil Condit, 62 ans, le tout puissant P-DG de Boeing démissionne avec panache. Comment justifie-t-il son acte ? «Boeing a fait des progrès dans plusieurs programmes les plus importants de son histoire et j’ai offert ma démission pour mettre derrière nous les controverses et distractions du passé.» Voilà. C’est carré et sans bavures. Au passage, on apprécie énormément le «offert» concernant la démission. Il est tout simplement génial. Alors, vous comprenez que nous sommes tout émoustillés, nous autres, devant ces méthodes. Voire ébahis. Et c’est tout à fait normal. Nous sommes, il faut le comprendre, dans un pays où personne ne démissionne jamais. Forcément, nous sommes épatés. Chez nous, ni la forfaiture avérée, ni la négligence établie, ni l’incompétence notoire, ni l’irresponsabilité plate, ni la gabegie qualifiée ne poussent à la démission. Mieux, aucune divergence de vue, ni aucun désaccord théorique, ni des analyses non partagées, ni des contradictions dans la stratégie n’incitent au départ. Rien. Le syndrome du morpion est plus fort que tout. Je laisse la tempête passer. Les choses se tasser. Les gens oublier. Je «morpionne» tranquillement et les choses vont s’arranger. Et, souvent, elles s’arrangent. C’est ahurissant. Une réaction à la Phil Condit au Maroc relève tout bonnement de l’utopie. Cela veut-il dire que nous n’avons ni principes ni convictions ? Cela veut-il dire, également, que l’amour-propre, le courage intellectuel ou l’estime de soi n’existent pas sous nos cieux ? On ne veut pas le croire. Alors de quoi s’agit-il ? À bien réfléchir, il ne s’agit de rien. C’est comme ça et pas autrement. À croire que la dignité n’a pas la même valeur partout dans le monde.

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