Lettre à Radia

Lettre à Radia

Il est des matins où, à la lecture de la presse, nous sommes surpris par un texte frais, intelligent et incisif. Lire, dans “L’opinion”, de mercredi 19 février, sous la plume de Radia Fassi Fihri, juriste, un long article intitulé « le Parti de l’Istiqlal : vieux, conservateur et dépassé ? » est un pur moment de fraîcheur politique qui enrichit incontestablement le débat. Le plaidoyer de Radia est construit, hiérarchisé et documenté. Elle réfute sur la base doctrinale des idées de Allal El Fassi, datées en gros de 1944 à 1949, les allégations de ceux qui ne croient plus aujourd’hui que le Parti de l’Istiqlal soit un parti moderne, progressiste et en phase avec son temps. Mais en même temps le problème – et c’est là où l’on peut déceler une vraie matière à débat – que pose Radia par ses arguments n’est pas celui de la pertinence dans le Maroc d’aujourd’hui, ici et maintenant, de la pensée politique de Allal El Fassi mais bel et bien celui de la rupture du Parti de l’Istiqlal par ses prises de position, son organisation et son fonctionnement avec ses textes fondateurs, sa philosophie originelle et ses valeurs de départ.
Le débat est effectivement intéressant et on y intervient non seulement avec la seule légitimité que confère la qualité de lecteur à qui l’on a soumis un texte public intelligent mais aussi parce que tout ce qui peut concerner le Parti de l’Istiqlal ne laisse jamais indifférent les Marocains. L’intervention elle-même de Radia – pourquoi aujourd’hui et pourquoi ce texte précisément – en ce moment précis de la conjoncture partisane nationale est en soi l’expression, sans être abusif ou mal intentionné, d’un malaise à l’intérieur de ce Parti.
En fait, et pour être direct, le rappel idéologique utile que fait Radia, malgré sa qualité magistrale, ne peut servir de bilan notamment positif, à la direction actuelle du Parti. Et il faut bien admettre que ce qui est en cause, aujourd’hui, et critiqué parfois sévèrement par les militants, c’est surtout la gestion politique et organisationnelle de l’Istiqlal depuis le départ de Me M’hammed Boucetta. C’est la période cruciale 1998-2003 qui pose problème et appelle l’analyse.
Participation au gouvernement d’alternance sous la houlette de Abderrahmane Youssoufi, soutien critique à ce gouvernement, entrée dans ce même gouvernement, soutenu et critiqué, de Abbas El Fassi, alliances électorales occultes, coalitions pré-gouvernementales douteuses notamment avec le PJD, choix contesté de participation au gouvernement Jettou, choix des ministres également contesté par les jeunes cadres istiqlaliens et finalement entrée de Abbas El Fassi lui-même au gouvernement en tant que ministre sans pouvoir. Cela fait beaucoup en cinq ans, sans oublier la performance électorale insuffisante du parti et son corollaire naturel : l’incapacité, aujourd’hui consommée, du secrétaire général du parti d’asseoir son leadership politique personnel et de prétendre au poste de Premier ministre. Pendant cette période avec cette ligne politique qui ressemble à une navigation à vue ou, pire, à un voyage en solitaire, le Parti de l’Istiqlal a énormément perdu de son influence et de son impact.
Mais si on ajoute à cela des problèmes structurels comme le clientélisme militant entretenu par les inspections locales archaïques du parti, l’impossibilité matérielle d’organiser des débats internes ou des courants de pensée, l’opacité de la sélection des cadres dirigeants, l’affirmation d’un népotisme larvé qui préfigure -malgré la qualité incontestable, la compétence et la moralité des jeunes choisis – des responsabilités héréditaires et finalement la marginalisation politique globale par des affaires malheureuses d’un parti à vocation gouvernementale naturelle, la boucle est bouclée.
Notre propos n’est pas de désespérer Radia. Loin de là. Nous voulons juste, avec elle, faire vivre un débat que nous trouvons utile pour le pays. Mais, cela ne nous exonère ni de l’honnêteté intellectuelle, ni de la nécessité de la franchise, ni de la charge des faits.
L’enjeu est, en effet, important. Il s’agit de remettre utilement au coeur de la vie politique marocaine un Parti à forte légitimité qui, aujourd’hui, malheureusement par arrogance ou incompétence, tourne le dos à l’avenir, n’écoute pas ses jeunes, marginalise ses cadres, se prive de ses forces vives les plus compétentes et étouffe le débat démocratique en son sein. Et vous admettrez avec moi, chère Radia, que Allal El Fassi est bien loin de tout cela.

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