Un dimanche à Guisser

Un dimanche à Guisser

Pendant que Georges Bush, Tony Blair et José Maria Aznar achevaient cyniquement les préparatifs de leur entrée en guerre dans l’étrange solitude de l’archipel des Açores, des enfants de Guisser, à 30 kilomètres de Settat, jouaient au ballon. Loin du tintamarre du monde et d’une guerre imposée à l’humanité par la folie d’un homme, ils couraient à perdre haleine derrière un peu de joie de vivre, de reconnaissance et de dignité.
Les milliards de dollars de la guerre, sa technologie outrancière et son déploiement de force aussi vulgaire que ridicule, ils ignorent. Eux, ce qu’ils veulent, c’est une vie décente, aller à l’école et ne plus éprouver les morsures du dénuement, de l’ignorance et de l’exclusion.
Bush court après la guerre et sa gloriole martiale éphémère. Les enfants de Guisser, eux, courent après la vie. Bush veut remodeler le monde à sa guise. Les enfants de Guisser veulent que le monde, le nôtre, leur offre une place. C’est clair, il n’y a aucune parité entre ces désirs. Aussi clair que l’eau de la source, intarissable et limpide, de Guisser qui, malgré sa prodigalité, est laissée à l’abandon du temps et à la cupidité des hommes. Aussi clair que le regard fiévreux de ces petites filles à l’alimentation improbable. Et aussi vrai que la fougue de ces jeunes garçons perdue à user, inexorablement, un temps qui ne passe pas.
Un dimanche à Guisser dans une campagne paisible et verdoyante vous fait penser à la guerre, celle de Bush, bien sûr, obsessionnelle, inutile, et inéluctable, mais aussi celle qu’un destin contrarié mène à ces gens qui portent leur vie comme on porte une croix. Cela fait longtemps qu’il n’y a plus chez nous une différence entre un jeune rural marginalisé et un jeune urbain exclu, l’un est l’avenir de l’autre en creux. Ce n’est plus une affaire d’espace – les douars s’urbanisent mal et les villes se ruralisent plutôt bien – c’est juste une question d’intensité dans le désespoir qui, quoi que l’on dise, est toujours vécu dans la solitude. Celle des champs ou celle des villes, peu importe. Dans la pauvreté aussi, même pour ce qui concerne cette plaie qui nous ronge, tout relativisme est rapidement indécent.
Quand quelqu’un, comme un brin de soleil printanier chagriné par des nuages tardifs, vous invite à réfléchir sur la proximité entre Guisser et Caesar, cherchant manifestement à donner une filiation antique et romaine à ce pan de campagne marocaine, vous ne pensez pas immédiatement à César. C’est à Pyrrhus que l’on pense d’abord. Et à sa victoire inutile et dérisoire, celle qui a définitivement scellé son déclin. Et tout de suite, l’image sombre de Bush réapparaît barrant de nouveau un horizon que le soleil a du mal a transpercer. Seuls les cris des enfants de Guisser, courant toujours à perdre haleine, vous rappellent la réalité et sa tristesse indicible et éclatante.

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