Un sang innocent

Les tentes sont dressées à l’accueil. Les mamans, chacune portant son enfant, s’avancent dans un ordre un peu fébrile. Elles présentent un carton jaune sur lequel est noté leur nom et le numéro de leur arrondissement. Elles sont immédiatement installées sous la tente. L’angoisse des mères est perceptible. Elles s’expriment avec une dignité réelle que n’atténuent que les regards apeurés jetés furtivement sur des garçons qui savent intuitivement qu’ils sont au centre d’un événement à la fois dramatique et festif. La fantasia lance un baroud d’honneur. L’explosion, même attendue, surprend. Le son de la ghaïta et des tambours indique tout de suite pour ceux qui ne savent pas la nature de la déflagration. Les danseuses vêtues de jaune se trémoussent avec application sur des rythmes berbères. Les  chevaux hennissent. Incontestablement, c’est de fête qu’il s’agit.
Dès sept heures du matin, en ce jeudi 14 avril 2005, l’hôpital Bouafi  de Derb Soltane a été pris d’assaut par des familles emmenant leurs petits -henné au pied et sur les mains, un petit sac de harmel à la  cheville droite – pour la circoncision. Elles  vivent comme un véritable égard et un honneur certain le fait que leur garçon soit circoncis le même jour que le Prince Hériter Moulay El Hassan. Le gouverneur, Aziz Dadès, a organisé les choses de manière professionnelle. Le wali, M’hammed Dryef, qui a tenu à faire méthodiquement le tour de ses préfectures, avait l’air satisfait. Un vrai jour de fête. Mais un petit chagrin quand même, la demande n’a pas pu être totalement satisfaite et les besoins sont immenses.
La circoncision dans le milieu associatif et caritatif casablancais n’a pas toujours une image positive ou valorisante. Elle est assimilée à un Maroc ancien, archaïque ou ringard. La circoncision est une action pas assez moderne ou pas assez gratifiante pour ces nouveaux acteurs sociaux. Et pourtant, ce matin-là, on sent que ce geste social est le révélateur de toutes les privations, de toutes les frustrations. L’âge étonnamment assez élevé de certains enfants montre clairement que les familles n’ont pas pu faire face aux charges d’une circoncision individuelle avec tout ce que cela comporte comme obligations envers la famille ou le voisinage.
À l’appel, les mamans s’avancent. Livides et tremblantes. Elles entrent dans un circuit balisé, une sorte de roue qui tourne dans un seul sens. Les garçons ne pleurent pas encore. Un examen médical, un test d’hémophilie. Une nuée de blouses vertes et blanches s’active. La deuxième étape, l’habillage. Les mamans sont encore là. Un jabadour, un tarbouche, une paire de petites babouches, un tricot de peau et une grande serviette blanche. L’enfant est habillé, il rit, toujours, sans souvent bien saisir la portée de cette élégance soudaine et cette sollicitude à son égard. Les préparateurs le prennent en charge, une désinfection soigneuse est faite. Un coup énergique de bétadine et un nettoyage appliqué sont faits. Le garçon finit par savoir, même s’il le soupçonnait vaguement, que c’est son zizi qui intéresse toutes ces personnes affairées. Les infirmières entrent dans le circuit, les mamans le quittent avec des larmes aux yeux. Elles remettent leur enfant aux filles du Croissant-Rouge : elles devront attendre à la sortie. Une trentaine d’opérateurs, en fait des médecins circonciseurs, en ligne, assis face à des petites tables d’opérations accueillent les enfants. L’enfant est présenté au «hajam» entouré de deux infirmières, les jambes écartées, son zizi offert à l’ablation. Il pleure, il s’agite, il appelle sa maman qui n’est plus là. On le rassure, mais rien n’y fait. Le coup de bistouri est rapide, le prépuce tombe dans une giclée de sang innocent. Malgré les prévenances, le réconfort, la douleur, permanente et insaisissable  est là, comme une nouvelle amie de jeu qui n’en fait qu’à sa tête.
Rapidement, le circoncis, sa serviette autour des hanches, est conduit vers les tables de pansements. Derniers mots, derniers soins, derniers attouchements sur un petit membre endolori. Une infirmière le récupère et le conduit à la sortie. La mère, qui a eu le temps de pleurer toutes ses larmes auprès d’un mari maladroit et hagard, sort des rangs. Sa démarche est fébrile et le sourire est pâle. Elle étouffe son enfant de bisous. Le mari redresse enfin la nuque et affiche une fierté non feinte. Toujours munie de son carton jaune, la famille s’adresse à un premier comptoir. Elle reçoit un petit sac transparent rempli de friandises et de quelques jouets. L’enfant, qui n’est pas encore remis de l’«agression» qu’il vient de subir, sent que c’est pour lui. En larmes et en cris, il arrache le sac de la main de sa mère et le serre contre sa poitrine. Les parents avancent vers le deuxième comptoir. Deux très lourds cabas leur sont remis. Farine, thé, sucre, huile. Des victuailles pour aider à pouvoir recevoir chez soi dans une intimité digne. Ou, peut-être, un mois de charges alimentaires en moins. Au loin, une deuxième déflagration. Les cavaliers de la  fantasia sont toujours en action. Les danseurs et les danseuses s’en donnent à coeur joie. La mère, serrant son enfant contre elle, accélère la marche pour rentrer chez elle. Le circoncis, émergeant de ce cauchemar, commence à inventorier consciencieusement le contenu de son sac. Le père suit, alourdi par le poids de ses cabas et celui d’une vie pas toujours clémente pour lui et sa famille.    

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