François Soudan : «Mohammed VI est déterminé, populaire et légitime, nul n’imagine une révolte contre lui»

François Soudan : «Mohammed VI est déterminé, populaire et légitime, nul n’imagine une révolte contre lui»

ALM : Quel est le positionnement adopté par Jeune Afrique face aux révolutions du monde arabe ?
François Soudan : La passion n’exclut pas la raison. Prenez le cas de la Tunisie. Nous avons bien évidemment applaudi à la chute de Ben Ali, qui nous a souvent censurés, et salué le courage des Tunisiens. Mais dès le début, nous nous sommes efforcés, sans donner des leçons, de parler d’avenir : attention à ne pas casser la machine économique et administrative, attention aux règlements de comptes et aux épurations inutiles. La Tunisie est un pays extraverti. Si les investisseurs et les touristes l’évitent, les promesses sociales du printemps ne pourront pas être tenues. Même équilibre à propos de la Libye. Nous sommes bien placés pour savoir que Kadhafi est un dictateur archaïque et dangereux : il a toujours interdit Jeune Afrique et il a même fomenté contre nous deux attentats dans les années quatre-vingt. Tout ce qui peut contribuer à l’envoyer aux oubliettes, y compris les opérations militaires menées par des pays qui le jugeaient pourtant, hier, fréquentable et rentable, est donc bon à prendre. Mais nous ne sommes pas naïfs, encore moins des militants béats. Qui dirige vraiment la «Libye libre» ? Quel est le vrai visage des chefs de l’insurrection ? Quel est leur programme politique, économique et sociétal ? La légitimité d’une révolution qui gagne grâce à l’appui de forces étrangères est-elle durable ? Toutes ces questions, nous les posons, car elles engagent l’avenir. Cela dit, soyons honnêtes, le vent de liberté qui souffle sur certains pays du monde arabe nous rend heureux, même si nous souhaitons le voir à l’œuvre aussi ailleurs, en Iran, en Israël, en Palestine, dans la péninsule arabique et jusqu’au Qatar. 

Et comment Jeune Afrique suit l’actualité marocaine ?
Avec énormément d’intérêt. Contrairement à ce qui a pu être dit, le discours du 9 mars démontre que le Roi dispose d’une vraie marge de manœuvre  et d’une capacité d’anticipation intacte. Le mouvement du 20 février exigeait des réformes qui, en réalité, étaient en gestation depuis des mois, même si les évènements ont sans doute cristallisé des réformes destinées sur un certain laps de temps. A bien y regarder en proposant une quasi refondation du pacte gouvernants-gouvernés, le Souverain est allé au-delà de ce qui était demandé. C’est courageux et avisé. Reste à concrétiser cette nouvelle conception de l’autorité, chose qui n’est pas gagnée d’avance tant il est vrai que réformer, c’est aussi bousculer des intérêts. Reste aussi à savoir gérer les impatiences. Dans le fond, rien qui ne doive inquiéter. Mohammed VI est à la fois déterminé, populaire et légitime, nul n’imagine une révolte contre lui. Dans le monde arabe, c’est un cas unique.

Pourtant, durant les cinquante dernières années, les relations entre votre magazine et le Maroc n’ont pas toujours été au beau fixe. Comment vous analysez ces relations ? 
Difficile d’être juge et partie ! Notre indépendance et notre vigilance démocratique nous ont valu bien des déboires sous Hassan II : saisies, interdictions, retours en grâce, mises sous quota… A l’époque où un certain Driss Basri régnait sur l’information, j’ai eu moi aussi mon lot d’écoutes téléphoniques, de filatures policières et de menaces d’expulsion. Jeune Afrique a eu bien du mérite à défendre la marocanité du Sahara alors même que nous étions censurés au Maroc et en vente libre en Algérie ! Tout de rage contenu, Houari Boumediene nous a interdit du jour au lendemain. Mais c’était pour nous une position de principe. Beaucoup de journalistes et d’observateurs étrangers jugent aujourd’hui l’état des libertés formelles au Maroc – en particulier la liberté d’expression – sans avoir notre expérience comparative ni notre profondeur historique. Pour nous, en ce domaine, le Maroc de Mohammed VI et celui de HassanII, c’est le jour et la nuit – ce qui ne veut pas dire que tout est parfait.

Jeune Afrique a été, à plusieurs reprises, accusé d’entretenir des liens suspects avec des régimes politiques. Comment Jeune Afrique gère-t-il ces accusations ?
Avec philosophie. Si ce journal était ce qu’en disent certains, il n’existerait plus depuis longtemps – et en toute hypothèse, il n’augmenterait pas régulièrement ses ventes, comme nous le constatons depuis cinq ans. En réalité, dans le paysage médiatique, JA relève d’une double anomalie. Son fondateur, Béchir Ben Yahmed, dont chacun connaît l’esprit d’indépendance, en est toujours – et de loin – l’actionnaire majoritaire. Contrairement à la plupart de nos confères français, nous n’appartenons pas à un groupe financier ou industriel dont les choix stratégiques influent inévitablement sur le contenu, et encore moins à un état. Deuxième particularité : notre lectorat. Il est principalement situé en Afrique subsaharienne et au Maghreb et il est constitué de femmes et d’hommes qui ont avec nous une relation passionnelle, exigeante, à nulle autre pareille. Malgré les injonctions de ceux qui voudraient nous voir faire la révolution à leur place, au risque d’être interdits partout et de disparaître, nous avons choisi d’accompagner au maximum les évolutions en ne prenant le risque de la censure que lorsque c’était nécessaire et indispensable. Les médias occidentaux, pour qui l’Afrique est un enjeu mineur, peuvent se permettre de dire tout et parfois n’importe quoi sur le continent, sans que cela ait des conséquences. A JA, où chaque ligne a un impact et où l’image que nous projetons de tel ou tel pays ou situation fait souvent référence ailleurs, nous avons un devoir de responsabilité. Lorsqu’un pouvoir agit mal, nous le disons. Lorsque nous estimons qu’il va dans le bon sens, nous le disons aussi, même si parfois cela peut apparaître comme politiquement incorrect.

Vous êtes à Jeune Afrique depuis 1977. Quels sont les évènements que vous avez couverts au Maroc et qui vous ont le plus marqué ?
En vrac : les conférences de presse de Hassan II, – du miel pour les journalistes. La mort du général Dlimi en 1981 : je l’avais vu longuement quelques semaines auparavant et j’accompagnais François Mitterrand, en visite officielle, au lendemain de sa disparition.  La guerre du Sahara et le champ de bataille diplomatique algéro-marocain au sein de ce qui s’appelait alors l’OUA. La dernière année de Hassan II, étouffante,  angoissante et cette cover de JA intitulée «L’attente», qui m’avait valu une quasi interdiction de séjour.  L’avènement d’un nouveau règne, d’un nouvel homme et d’un nouveau style. Le Sahara, encore et toujours. Les attentats terroristes de Casablanca et la sidération qui s’est emparée du Royaume…
J’en oublie, bien sûr. Et puis, autant si ce n’est plus que les évènements, il y a la liste, trop longue pour être citée, de tous ceux, hommes et femmes de ce pays, qui m’ont appris le Maroc et sans qui je n’en saurais rien.

Dans Jeune Afrique livres, vous avez édité «Mandela l’indomptable» sur l’Afrique du Sud, «Kadhafi et la CIA» sur la Libye, «Le marabout et le colonel» sur la Mauritanie, à quand un livre sur le Maroc ?
Il y a deux sortes de livres écrits par des étrangers sur le Maroc. Les livres de journalistes qui sont des livres de circonstance rapidement consommés et rapidement obsolètes : il y a une décennie, après la disparition de Hassan II, un bouquin de ce type prédisait que son fils n’en avait que pour quelques mois sur le Trône et qu’en toute hypthèse il serait le dernier Roi du Maroc. Un autre annonçait carrément que le Royaume n’allait pas tarder à devenir islamiste ! Et puis, il y a les livres fondamentaux d’historiens et de chercheurs, qui aident à construire une vraie connaissance, ceux de Charles-André Julien et de John Waterbury par exemple. Or, je suis journaliste et concernant un pays aussi complexe que le vôtre, qu’il convient d’aborder avec une grande humilité, je ne crois pas qu’un ouvrage de journaliste présente une utilité quelconque.
Par contre et puisque vous m’en donnez l’occasion, il y a un projet  éditorial que j’aimerais beaucoup réaliser : un livre d’entretiens avec le Roi MohammedVI. Après bientôt douze ans de règne, beaucoup de gens souhaitent mieux le connaître et je suis sûr que ce qu’il a à dire nous aiderait à mieux comprendre le Maroc, son peuple, sa monarchie et son avenir. Qui sait, s’il vous lit…

Le monde change, Jeune Afrique aussi. Vous lancez une nouvelle formule la semaine prochaine….
En fait, régulièrement, «Jeune Afrique» s’efforce de renouveler son offre éditoriale afin d’intéresser de nouveaux lecteurs. Un journal qui n’évolue pas dépérit inéluctablement. L’actualité de plus en plus riche de nos zones de lecture, notamment au Maghreb et en Afrique subsaharienne a, c’est vrai, précipité cette nouvelle mutation. A l’heure des révolutions Facebook et de l’information immédiatement consommable – et jetable – nous pensons que l’opinion a de plus en plus besoin de recul, d’analyse et de sens.

Qu’est ce qui va changer dans Jeune Afrique ?
Une mise en page plus moderne, avec plus de couleurs, d’éclairages, d’infographies et de niveaux de lecture. Un contenu plus ouvert aux débats et aux opinions de nos lecteurs et des élites intellectuelles. Bref, une volonté de mieux valoriser l’information, dans le fond comme dans la forme.

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