Jamila ne promettra plus l’eldorado

On aurait dit que tous les habitants du douar Al Koudia, à Hay Mohammedi, à Casablanca, s’étaient donné rendez-vous dans la salle d’audience de la chambre correctionnelle près le tribunal de première instance de Casablanca. Lorsque le prénom de Jamila a été prononcé par le président du tribunal, toute l’assistance s’est tue, impatiente d’en savoir plus à propos de leur voisine Jamila, qui venait de quitter le banc des accusés pour se présenter devant la Cour.
Bien habillée, Jamila arborait un petit sourire que personne n’avait su interpréter, tellement les témoins et les victimes appelés à témoigner promettaient de peser lourd à charge contre elle.
«Jamila, tu es accusée d’escroquerie, que réponds-tu ?», lui a demandé le président du tribunal. Sans prendre le temps de réfléchir, elle a rejeté l’accusation. Pourtant, selon le procès-verbal de son audition par la police, elle a avoué avoir filouté une vingtaine de victimes. Poussant le bouchon encore plus loin, elle a poursuivi : «La police ne m’a rien demandé».
Toujours est-il que le parcours de Jamila, tel que consigné dans le procès-verbal, commence en 1960, dans une famille indigente. Sa scolarité interrompue au niveau du primaire, elle avait très tôt bataillé pour gagner sa vie. Un jour, elle avait fait la connaissance d’un homme de dix ans plus âgé qu’elle. Mais elle s’était dit que cela n’avait pas d’importance, dès lors que cet homme pourrait la sauver de la misère. Hélas, son rêve n’avait pas tardé à se briser sur l’écueil d’une amère réalité. Quelques temps après son mariage, elle découvrit en effet que son mari n’était qu’un chômeur, qui avait cru qu’une femme à ses côtés pouvait l’aider à s’en sortir.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Jamila s’était résignée à ce mari que le sort lui avait destiné. Mais au fil des jours, la vie était devenue de plus en plus dure, d’autant que son mari dépensait le peu d’argent du ménage en alcool et en drogue. C’est alors que Jamila s’était lancée dans la vente de marchandises de contrebande en provenance du Nord, qu’elle revendait à Casablanca.
Mais cela ne suffisait toujours pas à couvrir les dépenses de son mari, de plus en plus accro à la boisson et aux stupéfiants. Quant à sa vie conjugale, elle était devenue infernale face à un homme violent qui n’hésitait pas à la frapper lorsqu’elle refusait de lui donner de l’argent. C’est ainsi que Jamila avait fini par demander et obtenir son divorce d’avec cet homme. Quelques mois plus tard, elle avait définitivement cessé d’aller à Fnideq ou à Nador s’approvisionner en marchandises. Elle venait de prendre la décision de se livrer à une activité bien plus profitable, quoique nettement plus risquée que la contrebande : l’escroquerie.
Sa stratégie ? Une tenue vestimentaire de qualité pour faire bonne impression, beaucoup d’assurance et surtout des promesses, beaucoup de promesses, rien que des promesses: notamment à l’attention des candidats à l’émigration clandestine, prêts à tout pour traverser la Méditerranée, quitte à les précipiter au fond des flots après les avoir plumés.
«Non, M. le juge, je n’ai arnaqué personne, ils m’ont prêté de l’argent et voilà les reconnaissances de dettes», affirme Jamila d’un ton hautain. Au mépris le plus éhonté de ses victimes qui se tenaient dans la salle, ayant répondu à la convocation du tribunal : au total, vingt-sept personnes solidaires dans l’affirmation qu’elle les avait escroquées.
Parmi les victimes se tient Ahmed, âgé de vingt-sept ans, marchand ambulant. Comme tous ceux qui refusent leur misérable condition, il avait cherché ici et là à trouver une issue, autrement dit à s’enfuir à l’étranger. L’une de ses connaissances lui avait alors présenté Jamila, qui lui avait promis le paradis européen en échange d’une certaine somme d’argent. Il lui avait donc remis vingt mille dirhams à titre d’acompte et avait attendu….
Une autre victime avait versé la somme de trente mille dirhams contre la promesse de bénéficier de conditions préférentielles pour l’achat d’un appartement : pas de versement au noir et une traite ne dépassant pas cinq cent dirhams.
Mais Jamila s’obstine à nier l’avalanche d’évidences. «Non, M. le président, ces gens-là souhaitent seulement m’envoyer en prison parce que j’ai des difficultés à leur rendre leur argent…»
Prise à ses propres mensonges, elle finira par fondre en larmes, comme si c’était elle la victime et non le contraire.
Mais cela ne suffira pas à ébranler la conviction des juges qui n’ont pas cru à ces reconnaissances de dettes de complaisance.
Elle a été condamnée à quatre ans de prison ferme. Elle a interjeté appel. Quant aux victimes, ils devront faire le deuil de leur argent, Jamila s’étant avérée insolvable : ni argent, ni biens, ni maison, rien que son talent de menteuse professionnelle prête à tout pour gagner sa vie.

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