Se prenant pour le Mahdi, il tue sa mère

Impassible et serein. Devant les magistrats de la chambre criminelle près la Cour d’appel de Marrakech, Mohamed donne l’impression d’être un homme équilibré. Bien habillé, le port altier, il fixe la Cour sans sourciller. Il toise même longuement le président qui semblait plongé dans son dossier. De fait, il ne savait par quel bout prendre l’affaire. Le mis en cause qui est devant lui a certes commis un crime abject, mais il est aussi un illuminé notoire.
Comment allait-il donc le questionner sans provoquer l’hilarité dans la salle d’audience ? Il n’eût d’autre recours que de créer une atmosphère suffisamment dramatique pour que personne ne contrevienne au respect dû à la Cour; d’où l’ouverture du dossier et la longue consultation de ses pièces. D’où également cette question suffisamment sibylline pour confondre le mis en cause. «Pour qui vous prenez-vous ?», interrogea le président. Réponse de Mohamed : « J’attends la preuve qui sera envoyée par Dieu pour que tout le monde se convainque que je suis Al Mahdi Al Mountadar… » Jamais, ce jeune homme de vingt ans n’aurait imaginé être jugé autrement que par Dieu.
Ses actes, il les disait dictés par une volonté autre que la sienne. Même s’ils étaient abjects, il les disait inscrits dans son désir irrépressible de réaliser le bien et de mener le monde vers le droit chemin. N’était-il pas Al Mahdi Al Mountadar, ce Messie annonciateur tant de la rédemption des hommes que de la fin du monde et du début du cheminement vers la vie éternelle? Alors tuer sa propre mère, comme il l’a fait … Cela ne devait nullement prêter à conséquence, selon lui. Devant la cour, il justifiera son acte inqualifiable en déclarant  : «Tous les mécréants doivent être liquidés …  Ils ne doivent plus rester sur terre…».
Que lui est-il arrivé pour sombrer dans de tels délires ? Ni ses quatre sœurs, ni son unique frère n’en ont la moindre idée. Mohamed était parvenu à la deuxième année de l’enseignement secondaire et a abandonné définitivement ses études. Personne ne sait pourquoi au juste. Toujours est-il que personne n’avait pu le convaincre à renoncer à sa décision pour reprendre ses études, pas même en lui objectant qu’il ne lui restait qu’une seule année pour passer son baccalauréat. Pendant quelques mois, Mohamed cherchera un emploi. En vain. De plus en plus, ses sœurs et frère commencent à remarquer qu’il a tendance à se renfermer sur lui-même. Personne n’ose lui en demander les raisons. Sa famille finit par lâcher prise et le laisse sombrer dans le gouffre des idées noires.
Au fil du temps, elle remarque que Mohamed s’adonne à la lecture du Coran et une pratique assidue des préceptes de l’Islam. Mais il y a un hic. Mohamed refuse désormais de partager les repas avec les membres de sa famille. Pire encore, il décide un jour de ne plus manger que du pain et des dattes et ne boire que du lait. Un choix que ses parents, ses sœurs et son frère respectent.
Par crainte de la réaction du jeune homme au cas où ils interviendraient pour l’encourager à manger autre chose ? Oui. Un ultime palier est franchi, dans cette escalade  vers le fanatisme, lorsqu’il en vient à se présenter à sa famille en tant que Al Mahdi Al Mountadar. Sa tante essaiera pourtant de le ramener à la raison en le conduisant chez un fqih afin de le libérer des jnoun qui de toute évidence s’étaient emparés de lui. Seulement, Mohamed se convainc qu’on essaie de l’empoisonner et prend dès lors l’habitude d’injurier ses parents. Au fil des jours, son état empire.
«J’étais hier au paradis en compagnie des prophètes…», affirme-t-il parfois aux siens. Ces derniers, incapables de prendre la décision de conduire Mohamed chez un psychiatre, le laissent livré à lui-même. Jusqu’au jour où Mohamed s’exclame devant sa famille éberluée : «Je vais me préparer pour tuer tous les mécréants, les ennemis d’Allah…». C’est ainsi que le jeune homme commence par s’inscrire dans un club d’arts martiaux. Mais cela ne durera pas plus d’un mois, il finit par ne plus y retourner, expliquant : «Tous ceux qui m’entouraient à la salle d’entraînement sont des fantômes».
Nous sommes le vendredi 14 avril 2006. Mohamed se lève tôt, fait ses ablutions avant de se rendre à la mosquée de son quartier. Après avoir prié, il retourne chez lui. Il déjeune de pain, de lait et de quelques dattes, puis fait une sieste d’une demi-heure. A son réveil, il se plonge dans la lecture du Coran et les prières. Le soir, alors qu’il est allongé sur son lit, prêt à s’endormir, il appelle sa mère, âgée de soixante-quatre ans. Il la prie de dormir à ses côtés : «Des fantômes tentent me chasser de la chambre», lui affirme-t-elle. Mais dès que sa mère s’est allongée près de lui, il s’est jetée sur elle à coups de pied et de poings, la battant sans pitié, férocement. Aux cris poussés par la  victime, son mari, son fils et ses filles se précipitent dans la chambre. Mohamed les regarde fixement, puis recule vers le meuble où se trouve son exemplaire du Coran et commence à en lire des versets sans prêter la moindre attention à sa mère ni aux autres. Dans un état grave, la mère a été évacuée vers les urgences. Malheureusement, elle a rendu l’âme quelques heures plus tard.
Mohamed a été arrêté et conduit devant la justice. Est-il responsable de son acte criminel ? Oui, atteste le rapport du psychiatre qui l’a examiné suite à la requête du juge d’instruction. Une responsabilité qui a poussé la Cour à le juger coupable de matricide et le condamner à 30 ans de réclusion criminelle. Un jugement contesté par son avocat qui ne croit pas qu’une personne en pleine conscience et responsable de ses actes puisse basculer dans une telle folie et s’acharner sur sa mère. Mais le psychiatre chargé de l’expertise n’a pas démontré la schizophrénie de Mohamed, qui compte désormais parmi les aliénés détenus en prison.

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