Victime du devoir… et des apparences !

Victime du devoir… et des apparences !

Bienvenue au douar Thomas, quartier Sidi Moumen, à Casablanca. C’est ici que Saïd et Hakima ont vu le jour, il y a dix-huit ans. Comme tant d’autres, ils n’ont pas choisi de naître et de grandir dans ce douar marginal composé de baraques de fortune, surpeuplé de familles nécessiteuses et condamné, par on ne sait quelle fatalité, à la malpropreté, à l’absence d’eau potable et d’éclairage public. Mais leur destin en avait décidé ainsi : vivre dans ce cloaque qui a donné naissance aux kamikazes de la nuit du vendredi 16 mai 2003. A cette époque-là, Saïd et Hakima n’étaient encore que des adolescents. Comme tout le monde, ils avaient découvert que les kamikazes en question étaient leurs voisins et qu’un courant intégriste, la Salafiya Jihadiya, avait noyauté leur douar et se livrait à des manœuvres d’embrigadement des jeunes chômeurs et analphabètes. Mais Saïd et Hakima ne se sentaient pas concernés. Peu leur importait tout ce brouhaha. Tout ce qui leur importait était de vivre leur histoire d’amour. Un amour fou, exclusif du monde et de ses réalités.
Plus le temps passe et plus ils s’attachent l’un à l’autre. Il leur devient insupportable de passer une journée sans se voir. Les deux adolescents ont quitté définitivement l’école. Saïd a suivi la voie de son père, il est devenu épicier. Quant à Hakima, elle vit cloîtrée à la maison, à ne rien faire.
En fait, elle passe ses journées à penser à ce grand amour que Dieu lui a donné, à cet homme qui l’aime et dont elle aimerait devenir l’épouse légitime, avec qui elle rêve de fonder un foyer. Le mariage? Elle y croit dur comme fer, dans la mesure où Saïd lui a promis de se présenter un jour chez ses parents pour demander sa main. Elle, Hakima, ne doute pas un instant qu’il tiendra sa promesse.
Comment pourrait-elle ne pas croire en l’amour de Saïd, qui se montre jaloux comme un tigre ? Cette jalousie la remplit de joie. N’est-ce pas la preuve que son homme l’aime à la folie ?
Mais les vents surviennent parfois et contrarient le cours des bateaux. Trois ans plus tard, ce n’est plus du tout le même tableau. Leur relation amoureuse a profondément changé. Ils se supportent de plus en plus difficilement, ont de plus en plus de mal à communiquer. Quelle mouche les a donc piqués ? Ils se disputent désormais pour un oui, pour un non. La moindre discussion devient le prétexte d’un échange d’invectives. S’agirait-il d’une malédiction ? Nous voici le jour du drame. Hakima arrive vers 21 h à l’épicerie pour parler à son bien-aimé. Saïd sort la rejoindre. Afin de pouvoir discuter tranquillement, à l’abri des regards inquisiteurs ou simplement curieux, ils s’éloignent en direction d’une ruelle obscure.
Quelques minutes plus tard, la conversation dérape. Saïd est en colère au point de gifler la jeune fille.
C’est à ce moment précis qu’arrive Abdelhak, âgé de dix-sept ans, employé dans une société de métallurgie. Un jeune homme sans problème, jouissant d’une bonne réputation, serviable au point d’intervenir aussi courageusement dans ce qu’il croyait être une agression.
« Laisse cette fille tranquille… », ordonne Abdelhak à Saïd. Ce dernier, humilié par l’intervention d’Abdelhak, lui répond de façon tellement injurieuse que l’autre réagit encore plus violemment et lui assène un coup de poing. Fatal quiproquo… D’autant que Hakima fait semblant de ne pas connaître Saïd et se réfugie derrière Abdelhak pour éviter les coups de son amoureux…
Saïd s’en va soudain, mais ce n’est que pour mieux revenir armé d’un couteau qu’il est allé chercher dans son épicerie. Il trouve Abdelhak occupé à réconforter Hakima. Saïd est totalement hors de lui, il se jette sur Abdelhak et le frappe de nombreux coups de couteau.
Abdelhak, victime de son sens du devoir, n’y survivra pas. Saïd a été traduit devant la Cour d’appel de Casablanca. Quant à Hakima, elle tente de reprendre le cours de sa vie dont l’amour s’est enfui et qui est à jamais entaché du sang d’un malheureux garçon qui n’a eu que le tort de chercher à la protéger.

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