A qui profite l’économie occulte ?

A qui profite l’économie occulte ?

Le paradoxe national vis-à-vis du cannabis, le faisant figuré sous la rubrique « Cultures industrielles » dans les données livrées par le ministère de l’Agriculture marocain, est assurément dépassé. Le projet d’enquête sur la culture du cannabis que vient de réaliser l’Agence du Nord, soutenue par différents départements, constitue un pas en avant. Au moins, des réalités sont établies. Auparavant, une seule certitude se dégageait : les revenus tirés de la drogue ne profitent pas en premier aux agriculteurs, mais surtout aux intermédiaires. Un rapport de l’ONU souligne d’ailleurs que les pays consommateurs tirent 98 % des revenus de la drogue, alors que les pays producteurs doivent se contenter du reste. Ainsi, le chiffre d’affaires estimé du marche du haschisch d’origine marocaine, nous apprend le rapport, s’établit à 10 milliards d’euros, soit 114 milliards de DH. L’essentiel de ce chiffre est réalisé par les circuits de trafic dans les pays européens. En face, les revenus que tirent les fermiers marocains ne sont que de 2 milliards de DH… En comparaison avec le produit intérieur brut par habitant de13 445 DH (1260 US$), le revenu par habitant de la population cultivant le cannabis s’élèverait à 4.970 DH (523 de dollars) en 2003, dont la moitié, soit 2.536 DH (267 de dollars) proviendrait de la vente du cannabis. Par famille de cultivateurs, le revenu moyen représente 41.335 DH (4350 de dollars), dont environ la moitié, soit 20 900 DH (2200 de dollars) proviendrait du cannabis. La ventilation géographique diffère. Ainsi, le revenu du cannabis occupe la première place du revenu des exploitants avec un record de 62 % dans les provinces de Chefchaouen et Al Hoceima où la culture du cannabis est bien ancrée et où certains douars se caractérisent même par la monoculture du cannabis. Le revenu du cannabis n’est que de 15 % dans la province de Larache où la culture est plus récente et occupe encore une moindre place dans l’économie familiale. Par contre, dans les provinces de Tétouan et Taounate, où la culture est également récente, le cannabis représente déjà 33 % du revenu des exploitants. Par contre, les statistiques de l’ONUDC (Rapport sur les tendances mondiales des drogues illicites 2003) reflètent l’importance de la production dans notre pays. Les saisies de résine de cannabis en Afrique sont pour l’essentiel faites au Maroc. En 2001, les saisies faites par les autorités marocaines (61,35 tonnes) venaient au troisième rang mondial (après l’Espagne et le Pakistan) et représentaient 7 % des saisies mondiales de résine de cannabis. Le premier rang de l’Espagne (57 % des saisies mondiales et 75 % des saisies effectuées en Europe en 2001) atteste du rôle de son territoire dans le transit du haschisch marocain à destination du marché de l’Europe occidental. Environ 735 tonnes de résine de cannabis ont été saisies en Europe occidentale en 2002 et 66 tonnes au Maroc, soit un total de 801 tonnes. «À titre indicatif, si l’on déduit la même quantité de saisies du chiffre potentiel de la production de résine marocaine en 2003 (3080 tonnes), il resterait environ 2300 tonnes pour la consommation. Avec un prix au détail moyen de 5,4 de dollars par gramme en Europe occidentale en 20036, le chiffre d’affaires total du marché de la résine de cannabis d’origine marocaine peut être approximativement estimé à 12 milliards de dollars (soit 114 milliards de Dirham, ou environ 10 milliards d’Euros). Ces estimations sont bien sûr à prendre avec précaution », renseigne le rapport… Malheureusement, les témoignages recueillis renseignent sur la partie qui tire au mieux profit de cette manne financière. C’est le cas d’une famille paysanne dans le douar Nejjarine dans la province de Chefchaouen, pour qui les revenus du cannabis viennent en complément d’autres cultures. Elle possède 8,5 hectares. En 2003, la famille a cultivé 7 ha de céréales en bour qui lui rapportent 10 quintaux et un 1,5 ha de cannabis, dont un en bour et 0,5 en irrigué, qui rapporte respectivement un et trois quintaux. Les membres de la famille ont décidé de diminuer, en 2003, la surface de terre consacrée au cannabis par rapport à 2002 à cause de la baisse des prix. Ils vendent leur cannabis à l’état de poudre, environ 6 mois après la récolte, au sein même du douar. En tout, les revenus annuels de cette famille sont de 4000 DH pour les céréales, 16.000 DH pour le cannabis (vendu 40 DH le kg) soit un profit de 14.810 Dh, 6.850 DH pour les fruits (figues, olives) et 3.000 DH provenant de transferts familiaux (fils vivant en ville). Ils sont assurément le maillon…affaibli d’une chaîne, supposée, criminelle !

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