Abdellatif Laâbi : Le nouveau souffle

«Souffles », une revue aux antipodes du conformisme, en marge des sentiers battus. Une revue qui défend l’intelligence active, les libertés, le droit à l’expression… Cette revue n’est originale, profondément captivante, que si l’on considère le pays où elle est née : le Maroc. Autrement son projet ne se distingue pas de celui de plusieurs revues occidentales, dont « La Révolution surréaliste » – qui semble avoir été son modèle. Il suffit de feuilleter la collection « Souffles » dans l’ordre chronologique pour constater qu’après des débuts prudents, l’accent a été mis sur des articles de contestation.
Dès le deuxième numéro (1966), Abdellatif Laâbi a clairement formulé le programme de cette publication. Il écrit dans un article intitulé, par ironie, « Lisez le petit marocain » que « Souffles » doit «témoigner d’une réalité en actes». Cela signifie que la dénonciation ne peut pas rester une encre couchée noir sur blanc, mais doit engager totalement son auteur en faveur des causes qu’il défend dans ses écrits. Cela rejoint encore une fois l’une des idées chères aux surréalistes : la volonté de changer la vie par l’écriture.
André Breton écrit à cet égard :«Transformer le monde”, a dit Marx ; “changer la vie”, a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un». Il ne fait pas le moindre doute que pour nombre d’écrivains de «Souffles», nourris de marxisme, la formule de Rimbaud et celle de l’économiste sont équivalentes.
Dans le même article inaugural de Laâbi, que l’on peut considérer comme la ligne éditoriale de « Souffles », l’écrivain écrit : « mais l’exigence est un corollaire de la création et la création l’aboutissement d’une conscience, d’un degré aigu de perception des problèmes nationaux et humains ». En d’autres termes, le créateur ne peut pas non seulement faire la sourde oreille au monde où il vit, mais qu’il est nécessaire que son oeuvre reflète ce qui l’entoure. Laâbi ajoute que « Souffles est le seul moyen de combat que nous pouvions adopter pour que nos voix se fassent entendre ». Le programme, ainsi clairement défini par le directeur de cette revue, va de plus en plus engager les collaborateurs dans un discours contestataire de plus en plus virulent. Au fil des numéros, littérature, art, lutte ouvrière et problèmes sociaux constitueront le plus clair des sujets abordés.
À partir de 1969, la revue se radicalise en reléguant au second-plan les préoccupations esthétiques au profit d’un engagement politique clair. Laâbi adresse dans ce numéro une « mobilisation-tract » qu’il commence par « onne année camarades».
Le mot camarade enracine dans le marxisme l’appel de Laâbi. Dans ce tract trotskiste, cet écrivain en appelle à la lutte armée. Nous nous éloignons ainsi de plus en plus de la littérature, et Laâbi sait que les jours de sa revue sont désormais comptés : « je maudis cette liberté sursis compte-gouttes surveillée au chronomètre », écrit-il.
Les numéros qui suivent ne comportent plus les noms de certains signataires. La littérature passe carrément aux oubliettes dans le dernier numéro de « Souffles ». Sur dix articles, deux seulement traitent de questions littéraires. On connaît le destin de cette revue qui a été interdite et de son directeur jeté en prison. Laâbi libéré, et son ancienne irréductibilité semble avoir été émoussée. Aujourd’hui, la littérature semble l’intéresser infiniment plus que l’engagement social.
Est-ce que l’homme s’est renié ? Il a avoué lors d’un entretien à ALM (n° 40) : « je n’ai jamais séparé mon travail d’écrivain de mes devoirs, de mes préoccupations de citoyen. Les deux vont de pair, et ils sont inséparables». En fait, la question est plus complexe.
Le ton de «Souffles » était celui d’une certaine jeunesse d’extrême gauche hostile aux compromis. Abdellatif Lâabi ne s’est pas renié, il ne s’est pas non plus enfermé dans une tour en ivoire, il est persuadé de sa fonction d’intellectuel à l’intérieur de la société. Ses dernières apparitions publiques le prouvent.
Ce n’est plus une table rase qu’il prône, mais un rôle actif de l’intellectuel dans sa société. Son cheminement dans la vie l’a mûri. L’âge d’homme est aussi l’âge de la raison, et à cet âge l’on sait que tout discours extrémiste est irréaliste.

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