Aicha Lakhmass : «Chez nous, nous marions des mineures à leurs violeurs»

Aicha Lakhmass : «Chez nous, nous marions des mineures  à leurs violeurs»

ALM : D’après la dernière sortie de Bassima Hakkaoui, ministre de la femme, de la famille, de la solidarité et du développement social, elles seraient 6 millions de femmes à souffrir quotidiennement de violence au Maroc. Quelle lecture faites-vous de ce phénomène?
Aicha Lakhmass : Lorsqu’on aborde la violence à l’égard des femmes, il n’est pas toujours question de «conscience». Ce phénomène a toujours existé, tout ce qui a changé c’est que le tabou est levé aujourd’hui avec l’éveil des médias et la sensibilisation qui se fait dans ce sens. Toutefois, il faut dire qu’il n’est nul question ici de milieu urbain ou rural, de catégories cultivées ou non. Nous recevons au sein de notre association des centaines de femmes qui se font tabasser et dont le niveau d’éducation est respectable que ce soit le leur ou celui de leurs conjoints. Pire, d’après ce que nous remarquons, c’est plutôt cette émancipation des femmes, et l’indépendance financière qu’elles ont pu acquérir avec le temps qui font que, à la recherche d’une compensation de la perte de leur autorité économique sur les femmes, les hommes recourent à la violence. C’est tout simplement une aberration.

Peut-on qualifier cette violence que subissent les femmes de «culture héréditaire»?
Dans certaines mesures oui. Nous vivons dans une société masculine avant tout. Il y a ce machisme qui se communique de génération en génération à la maison, dans nos rues, à l’école et même à travers les médias. Il n’y a qu’à voir toutes ces productions où l’on donne cette image de la femme souvent soumise à l’autorité de l’homme. Le Maroc a besoin d’un éveil social et d’une effective conviction des droits humains y compris ceux de la femme. Pour bien cerner ce phénomène, il faut qu’il y ait des études approfondies, des chiffres, des enquêtes afin qu’on puisse déceler les vraies causes de son expansion et qu’on puisse les traiter efficacement.

En 2010, un projet de loi définissant les différentes formes de violences conjugales, qu’elles soient physiques ou morales, a été déposé devant le Parlement, mais il n’a toujours pas été adopté par les députés. Où est-ce que ça bloque?
Ce projet de loi initié par l’ancienne ministre n’a malheureusement pas abouti. Nous y avions apporté de nombreux amendements, notamment pour ce qui est de la notion de «viol» quand il est question de tout rapport entre homme adulte et femme mineure, mais ceci n’a pas tardé à être rejeté au niveau de la Chambre des conseillers. Si l’on veut effectivement s’attaquer à la violence à l’égard des femmes, il faut une plus grande volonté. En France par exemple, la violence à l’égard des femmes est considérée depuis 2010 comme cause nationale à part entière. Le pays y attribue un budget, il a mis en place toute une stratégie ainsi qu’une loi globale assurant la protection de ces victimes et empêchant toute impunité. Chez nous, nous marions des mineures à leurs violeurs.

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