Amaoui, une ambition fruste

«Vous m’avez mené en bateau ». En s’adressant ainsi à un petit cercle de ses sympathisants, Noubir Amaoui ne croyait pas avoir trouvé la formule qui marquerait, peut-être, à jamais le restant de sa vie politique. Dite dans un langage du terroir, cette phrase a été l’expression même du dépit, du sentiment de faiblesse, d’une prise de conscience tardive des mauvais calculs faits et des faux pas. Elle traduit, voire cristallise, le cri de la douleur que cache mal une certaine manière de se montrer digne…
C’était un jeudi 29 mars 2000 vers midi au parc des expositions de l’Office des changes à Casablanca, quelques heures avant l’ouverture des travaux du VIème congrès de l’USFP. Quelques ultimes tractations pour éviter le pire, encore. Rien n’y a fait, les dés étaient jetés. Noubir Amaoui, qui a mesuré l’ampleur des dégâts en contemplant le vide autour de lui, ne sera ni premier secrétaire du parti, ni son adjoint. Il en sera purement et simplement exclu. De facto.
De la recherche vaine de soutien politique lui permettant de rester vivant à l’intérieur de l’USFP, et d’être une matrice essentielle face au grand rival tout-puissant, Elyazghi, on a vu Amaoui, ce soir-là, abattu, à la recherche tout simplement de soutien humain pour rester physiquement debout. Ces scènes-là, de ce jeudi noir, marquent un tournant dans la vie politique de l’homme. Enfant du terroir, son visage cache mal les sentiments d’amertume et de haine…
Depuis ce jour, sans contrôle aucun, c’est la voie libre à tous les mauvais coups… La chute a été brutale, le réveil n’aura, peut-être, jamais lieu. Parce que pour un réveil, il faut un sens politique aigu et du flair bien aiguisé. Et Amaoui n’en a sûrement pas le premier et en a perdu le second en cours de route. Flash-back.
Début des années 60, un jeune instituteur, qui n’a appris ni l’art ni la manière de discourir, émerge comme militant intraitable, difficile à manipuler et franc-tireur, à la FNE, affiliée à l’UMT. S’approchant, peut-être trop, du véritable leader du syndicalisme marocain, version USFP, le martyr Omar Benjelloun, Amaoui a surtout appris à dire non, à refuser les vertus du dialogue même quand il peut en sortir vainqueur.
Sans avoir de véritable base idéologique, comme c’était le cas pour Benjelloun, Amaoui a vite fait de confondre compromis et compromission, dialogue et traîtrise, pression et surenchère…Ce caractère a rencontré une opportunité rare et un besoin pressant chez la famille ittihadie. L’USFP qui voulait rompre avec l’UMT d’un Benseddik trop indépendant et trop rusé pour se faire manipuler, a trouvé en Amaoui l’homme idoine, après l’assassinat de Benjelloun en 1975.
Ce dernier, qui par principe et en véritable homme de convictions, avait toujours refusé de créer une nouvelle centrale syndicale. Il a certes créé des syndicats, mais c’était toujours dans l’objectif de peser sur le cours de l’UMT et essayer de la faire virer du «bon côté». Son assassinat a précipité les choses et l’USFP, qui voulait à tout prix avoir son syndicat – admettons le paradoxe – , l’a eu avec Amaoui comme secrétaire général. Un poste que l’enfant des Mzab n’a eu qu’à la faveur de la mort précoce de Bouzidi, le véritable fondateur de la nouvelle centrale décédé à la fleur de l’âge à un moment où ses frères syndicalistes s’apprêtaient à donner une nouvelle vitesse à leur nouvelle centrale. L’USFP a eu son syndicat, Amaoui son poste de chef de quelque chose. Un rêve que tout enfant de son douar caressait. Les grèves sectorielles de l’enseignement et de la santé en avril 1979 ont installé la CDT comme une véritable force avec laquelle il faut composer.
C’était aussi le début d’une carrière de hauts et de bas pour Amaoui. Grève générale de 20 juin 1981. Une grève par essence politique où l’implication du parti de l’USFP était plus forte que l’engagement du syndicat. Le prix a été fort. Trois ans plus tard, on a vu le même Amaoui plus sage que nature alors que le pays était en ébullition. C’était en janvier et février 1984…Et depuis, à chaque fois que la direction du parti fait un pas vers de bons rapports avec les institutions, Amaoui recule. Il met son jouet syndical en roue libre. Mais il savait qu’avec des dirigeants comme feu Abderrahim Bouabid, sa marge de manoeuvre était réduite. Trop réduite pour des ambitions politiques démesurées.
Et il a fallu qu’il commette l’irréparable de par son statut de membre du bureau politique de l’USFP et secrétaire général de la CDT. En 1992, il réclame une réforme de la constitution comme préalable aux élections qui se préparaient. Il réclame ni plus ni moins qu’une réforme de ce fameux article 19 de la constitution relatif aux prérogatives royales. C’était dans El Pais et dans le journal El Mouatin de Abdellah Zaâzaâ censuré à cause de ces déclarations . Amaoui est incarcéré, il ne sortira qu’une fois les règles du jeu élaborées et installées. Pendant ces mois d’emprisonnement, un fait nouveau s’est produit. Des militants anciennement d’extrême-gauche, en mal de leader et de cause valable, ont créé des comités de soutien à Noubir Amaoui, réclamant sa libération. Un pâle remake des comités de soutien aux détenus d’opinion en vogue en Europe dans les années soixante-dix.
Pour Amaoui, leader malgré lui, en mal de discours cohérent et politiquement viable, les comités constituent un moyen de pression supplémentaire sur ses frères du parti, mené depuis par Me Abderrahmane Youssoufi. C’est tantôt un discours extrémiste, sur la base de versions corrigées des doctrines de Serfaty et de ses camarades, que Noubir Amaoui ressasse. Sinon, c’est un agrégat que seul Fkih Basri, revenu à la même époque de ses exils, peut produire et que Amaoui essaie de véhiculer.
L’Islamisme en vogue, Amaoui, toujours tenté par toutes formes de populisme, épouse certaines de ses thèses. Son conseiller pour un moment fut Lahbib Forkani, l’une des dernières figures charismatiques de l’USFP classique, séduit par les thèses de l’islamisme politique. Ces va-et-vient entre diverses doctrines, dont la seule idée transversale est le refus, non construit politiquement d’ailleurs, ont fait de Amaoui un électron libre à l’intérieur de la direction du parti et à la tête du syndicat.
L’avènement de l’alternance a été fatal pour lui. Le docteur Abdelmajid Bouzoubaâ, son bras droit, n’a pas été retenu dans l’équipe Youssoufi. Benatiq, un banquier syndicaliste parrainé au départ par le même Amaoui lui a faussé compagnie. Le leader, à la recherche d’une seconde vitesse, voit sa machine grippée. Le sixième congrès de l’USFP aurait pu lui trouver une issue honorable s’il avait su négocier le virage.
En s’adossant aux amis de Sassi et Akesbi, il avait des chances de préserver sa place au sein du parti et pérenniser son rôle à la tête du syndicat. Ratage. Depuis ce mois de mars 2000, Amaoui a vu ceux qui se sont retirés avec lui du congrès reprendre –non sans frais- leur place à l’intérieur du parti et préserver leurs responsabilités parlementaires.
Lui, il a conservé sa portion du syndicat. Il lui fallait un parti, il l’a créé. Le Congrès national ittihadi. Entre refuzniks de la dernière heure et aigris de toujours, Amaoui ne compte plus les conquêtes, il esquive les coups et se prépare aux défaites. Les syndicats nationaux lui filent entre les mains. Au commencement, comme toujours, celui de l’enseignement.
À côté de Amaoui, des anciens de l’extrême gauche peuplent le siège du syndicat au quartier des Palmiers. Celui du CNI, sur la route de Médiouna, ne risque pas de connaître de grande affluence. Prendra-t-il part aux élections et sur quelles bases et avec quel programme ira-t-il aux prochaines échéances électorales ? Le CNI que dirige officiellement M. Bouzoubaâ sera à tout casser un autre trouble-fête. Sinon, en cas de boycott, sa coquille sera encore plus vide. Dans tout cela, un grand perdant : le même Amaoui.

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