Bonbonnes ou bombes à retardement

L’odeur du formol mêlée à celle de la peau brûlée domine l’atmosphère du pavillon de chirurgie plastique et brûlés au CHU Ibn Rochd. Le service est composé d’un secteur dit «fermé» d’une capacité de douze lits dont deux fluidisés, une salle de soins et un bloc opératoire. Le hall du pavillon ressemble à un poste-frontière, de par la diversité de provenance des brûlés et de leurs familles. Gémissements par-ci, pleurs d’un enfant par-là, le spectacle n’est pas à décrire. Des êtres humains et surtout des enfants défigurés, la peau ravagée à vif par le feu. Le Professeur L.Boukind, chef de service de Chirurgie Plastique et Brûlés du CHU Ibn Rochd affirme que 40 % des brûlures sont dues à la bouteille de butane de gaz de 3kg. Ces brûlures sont souvent familiales.
L’atteinte de la face et des mains représente 60 % des cas. Deux familles fraîchement hospitalisées donnent une large impression sur les dégâts causés par cette petite bombe à retardement qu’est la bonbonne de gaz de 3kg. La première famille vient de Had Beni Tataou de la région de Khouribga. Une jeune femme qui vient de recevoir les premiers soins, le corps entier enroulé de pansements, étendue à plat ventre, fait un effort pour relater le drame dû à un moment d’inattention.
«Je voulais débrancher le tuyau qui relie la bonbonne au grand four afin de l’utiliser pour la cuisson. Je n’ai pas remarqué une bougie allumée à l’autre extrémité de la chambre. Et pouff ! le jet de flammes nous a pris de court. En une fraction de seconde le feu s’est propagé. Résultat immédiat : quatre victimes dont une femme enceinte et une fillette de quatre ans dont la mère, encore sous le choc, est en train de relater les faits, ignorant qu’elle a perdu sa petite fille. Le docteur a donné ses consignes pour ne rien lui dire en attendant qu’elle soit capable d’endosser la douloureuse nouvelle. C’est une faute d’usage certes, mais il ne faut pas non plus oublier que ces gens vivent à la campagne et qu’ils sont loin de prévoir le danger mortel que représente constamment la petite bonbonne de gaz. La deuxième famille vient du douar Khiout chaîr, région Elwalidia. Un enfant dont pratiquement tous les cheveux sont calcinés, y compris les cils et les sourcils enduits de pommade, a eu la malchance de se trouver à proximité d’une bonbonne fonctionnant normalement et qui a tout à coup pris feu à cause d’une fuite, sans être manipulée. Il est clair que dans ce cas, il s’agit d’une erreur de fabrication. Dans ce sens, il faut rappeler que la petite bonbonne est très utilisée par la population démunie, dans les bidonvilles et dans les campagnes. Ce qui montre encore plus l’ampleur des risques, avec le taux d’ignorance et l’absence de moyens de sensibilisation.
Il y a quelques jours, un énorme incendie a ravagé prés de 1400 baraques laissant des dégâts considérables, à cause justement d’une simple petite bonbonne. La veille de ce sinistre, un marchand ambulant avait oublié sa bonbonne – qu’il utilisait pour éclairage – allumée ! On se souvient tous du drame survenu lors du mois de Ramadan dernier au quartier bin Lemdoune lorsque beaucoup de victimes succombèrent à l’asphyxie, à cause des butanes. Que faire pour prévenir ce genre d’incident ou plutôt de drame devenu banal ? L’étude réalisée par l’expert M.Boualem montre que dans 90 à 95 % des cas l’incendie est dû à une mauvaise utilisation de la bouteille de butane de 3 kg alors que dans 5 à 10 % des cas, il s’agit d’un défaut de fabrication. Le Pr. Boukind recommande la participation de tous les intervenants. Il faudrait une application des arrêtés ministériels (Ministère d’Energie et des mines).
Ensuite le contrôle doit être rigoureux, régulier et systématique des centres d’emplissage et dépositaires. Il serait souhaitable d’accompagner les bouteilles de 3 kg d’un prospectus montrant par écriteau le mode d’emploi ainsi que les gestes dangereux. Vu l’intensité de l’utilisation de la bouteille de 3 kg, le contrôle devrait s’effectuer à des dattes rapprochées et le transport doit se faire dans des conditions optimales. Et pourquoi ne pas substituer la bouteille de 3 kg par une autre de 5 kg avec robinet, minimisant ainsi les risques. Une prévention éducative peut s’avérer bénéfique avec des spots publicitaires réguliers et explicatifs, renforcés au mois de Ramadan et en été sur tous les médias. Une campagne similaire auprès des dépositaires et revendeurs ne serait pas de trop. Il faut dire que les victimes des incendies dus à la butane de 3 kg ne bénéficient pas des soins adéquats. Le manque au niveau des ressources humaines est effroyable, même si les médicaments et les traitements sont disponibles et encore, ce n’est que grâce à l’intervention accrue des Mouhcinines (bienfaiteurs). Il est souhaitable, le cas échéant de réfléchir à une formule de subvention des soins avec la participation d’autres intervenants (compagnies d’assurance, les sociétés de distribution de butane…) aux côtés du ministère de la santé.

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