Bouriki : l’imam crie au complot

Bouriki : l’imam crie au complot

ALM : Qui est Bouchta Bouriki ?
Bouchta Bouriki : Je suis Marocain de Khouribga né en 1964 d’un père (décédé) ex-agent de l’OCP. J’ai émigré en Italie, en 1986, pour gagner ma vie et acquérir une expérience qui pourrait m’être utile une fois de retour dans mon pays. J’ai été régularisé en 1988 et j’ai intégré une société où j’ai pu travailler et économiser un peu d’argent pour l’acquisition d’un fonds de commerce à Turin. Le commerce m’a beaucoup aidé car j’avais assez de temps pour faire partie de plusieurs associations au service de la communauté musulmane. Je viens régulièrement au Maroc auquel je suis très attaché.

Que répondez-vous aux accusations portées à votre encontre, embrigadement présumé de jeunes pour le Jihad en Irak, sympathie avec Al Qaïda et  complots contre le Maroc?
Balivernes que tous cela. Ce ne sont que des mensonges que j’ai entendues seulement en Italie et qui ont été colportée notamment par la Ligue du Nord. Ce parti est connu pour sa haine de l’Islam et des musulmans. Ce ne sont pas là des accusations émanant du ministère de l’Intérieur, des autorités italiennes ou de la justice. C’est un conflit d’ordre purement politique.
On a prétendu que j’avais envoyé des gens en Afghanistan et cela a été démenti par plusieurs personnes dont celles extradées auparavant au Maroc. Les enquêtes n’ont rien prouvé contre moi, je ne suis jamais allé en Afghanistan et je ne sais même pas comment on utilise un pistolet. J’ai été en Bosnie en 1992 dans le cadre d’une mission humanitaire et avec l’accord des autorités italiennes et j’ai pris part aussi à une autre mission de boucliers humains en Irak en 2003. Là aussi, j’ai averti les autorités italiennes et le consulat marocain et le tout est consigné sur mon passeport. Je n’ai rien à cacher.

Quels sont alors vos problèmes avec les autorités italiennes ?
Je n’ai pas le moindre problème avec les autorités italiennes. La preuve est que mes papiers sont en règle et que je figure parmi les premiers Marocains à avoir eu droit à une carte de séjour à durée de validité indéterminée et ce depuis 18 ans.

Mais pourquoi vous et pas un autre imam ? On dit que vous êtes un sympathisant de Ben Laden et d’Al Qaïda…
Ce n’est pas vrai et je l’ai vu, la première fois, à la télé comme des millions de personnes. Je vais vous dire l’origine des problèmes. Avant 1994, les problèmes de la communauté marocaine immigrée, à nombre d’ailleurs réduit, étaient simples. En 1994, j’ai été élu imam de la mosquée de Turin par l’association qui gère ce lieu de culte et par les fidèles. Les médias ont commencé à s’intéresser à moi surtout qu’il n’y avait qu’une seule mosquée à Turin, à l’époque. En 1997 avait surgi le problème du voile. Nous avons été sollicités et, après plusieurs réunions, nous avons organisé une grande manifestation à Turin suite à quoi nous avons eu gain de cause par décision du ministère de l’Intérieur. Il a été écrit que l’imam Bouriki a gagné la bataille.
J’ai intensifié mes activités non contre la loi, mais contre les fascistes de la Ligue du Nord et j’ai eu plusieurs face-à-face télévisés avec leurs responsables. Je les accusais ouvertement d’être non seulement racistes et de vouloir en finir avec l’immigration de l’Arfique du Nord, mais aussi de ne pas aimer leur propre pays dont ils brûlaient le drapeau et dont ils voulaient affamer la moitié Sud. Durant ces débats, j’essaie toujours d’argumenter.
En 1998, les autorités italiennes avaient décidé de ne pas renouveler les permis de séjour de 3.000 personnes à majorité marocaines. Nous avons organisé une manifestation de 5.000 personnes et figurez-vous qu’après re-vérification, l’injustice a été réparée et 2.500 Marocains ont pu renouveler leurs titres de séjour. En 2005, la Ligue du Nord est revenue à la charge et a arraché l’autorisation de projeter le film «Soumission» de Van Gogh dans le plus grand cinéma de Turin. Je n’ai rien contre le cinéma, mais j’ai averti les autorités des éventuels actes irresponsables qui pourraient émaner de personnes peu tolérantes. Je voulais dégager ma responsabilité et celle de la mosquée de Turin. La projection a été annulée après une houleuse séance au Parlement. La Ligue du Nord ne me l’a jamais pardonnée.
Viendra finalement la goutte qui va faire déborder le vase. Le 26 juillet dernier, Roberto Calderoli, ministre de la Réforme, déclarait que l’Islam n’était pas une civilisation. Le lendemain, ses propos sont reproduits par le journal «La Stampa». Je lui ai envoyé une lettre de trois pages où je le traitais d’ignorant et que s’il n’y avait pas Al Khawarizmi, il souffrirait beaucoup pour écrire un milliard en chiffres romains, entre autres remarques. Cela aussi ne m’a jamais été pardonné et certains se sont interrogés sur ce barbu qui traite un ministre d’ignorant !
Quelques jours auparavant, j’étais parmi les organisateurs d’une grande manifestation en soutien à nois frères séquestrés à Tindouf et contre d’aberrantes déclarations de Abdelaziz Bouteflika à l’encontre du Maroc. C’était l’occasion pour nous de décrier, mais aussi sensibiliser, les associations italiennes qui soutiennent le Polisario. Nous leur avions demandé de vérifier le sort fait aux dons et aides qu’ils fournissent aux séparatistes et tout cela s’était déroulé sur la Place de la République, la plus grande de Turin. Là aussi, mes détracteurs n’ont pas du tout apprécié et dit voilà Bouchta qui passe de la religion à la politique! En plus, la Ligue du Nord craint sérieusement pour son avenir dans cette ville surtout que désormais nous avons le droit de vote et de candidature aux élections qui concernent les circonscriptions. N’oublions pas que Turin abrite 20.000 Marocains. Plus que cela, quand quatre journalistes italiens ont été kidnappés en Irak, j’ai émis un message via «Al Jazeera», entre autres, demandant leur libération. J’ai écrit également aux autorités italiennes leur affirmant que j’étais prêt à me déplacer sur place avec les familles des otages pour demander leur libération étant convaincu que mon intervention pouvait être de quelque secours. J’ai été plusieurs fois reçu au Vatican et je fais partie des membres prenant part, de manière active, dans le dialogue des religions avec les Chrétiens.

On affirme même que vous êtes imam « autoproclamé » de Turin. Qu’en est-il ?
Cela revient à dire que les centaines de fidèles qui font la prière derrière moi sont de parfaits idiots et depuis de longues années ! Il n’en est rien. L’association qui gère la mosquée de Turin est la seule à tenir des élections tous les deux ans pour renouveler son bureau et élire son imam. Le problème est en plus très simple: à l’époque où j’ai été désigné imam, il n’y avait à Turin qu’une seule mosquée appelée d’ailleurs la mosquée de Turin. Actuellement, on en recense cinq. Le problème est que quand je prends position de manière publique, les médias italiens me présentent comme imam de Turin alors que je n’ai plus le droit de parler au nom de toute la communauté musulmane.
Quant à ma qualité d’imam, j’ai étudié la théologie et j’ai approfondi mes connaissances par des études par correspondance avec l’Université libre islamique (France) avec des examens périodiques et pour l’obtention de diplômes reconnus. En plus, je dispose d’une grande et riche bibliothèque personnelle et je consacre beaucoup de mon temps à la recherche. Je suis quelqu’un qui appelle à la différence dans le respect des autres et, en Italie, je disais à mes détracteurs que cela n’avait rien de démocratique de ne pas écouter les opinions contradictoires.

Comment s’est déroulée votre arrestation ?
C’était le 6 septembre dernier, quelques jours seulement après mon retour de vacances que j’avais passées en août au Maroc avec mes enfants et ma femme. A 3 heures 45 du matin, on a tapé à ma porte et quand j’ai ouvert, je me suis retrouvé face à trois personnes qui m’ont demandé de les accompagner pour interrogatoire. Ils m’ont laissé tout de même le temps d’aller me laver et me changer. Quand on m’a demandé de prendre mon passeport, j’ai compris de quoi il en retournait et j’ai pris un peu plus de temps pour remettre de l’argent à ma femme. J’ai remis les clés à mon fils aîné pour les donner à mon frère Abderrahmane qui devra faire attention à tout pendant mon absence. Remarquez que, contrairement à ce qu’on constate habituellement lors de l’arrestation de présumés terroristes, on a envoyé cinq personnes pour m’arrêter et m’expulser. Et parmi les policiers venus m’arrêter, il y avait une femme. 

Appartenez-vous à quelque organisation islamiste ?
J’étais membre, quand j’étais encore au Maroc, de «Addaâwa Wa Tabligh» et j’avais de la sympathie pour « Al Islah Wa Tawhid». Maintenant, je n’adhère à aucun mouvement. Je n’aime pas les étiquettes partisanes et je prône plutôt une pensée universaliste qui veut que l’Islam est l’affaire de tout le monde.

Que pensez-vous des organisations terroristes ?
L’Islam et son esprit n’ont rien à voir avec le terrorisme et n’y appellent pas. L’Islam parle plutôt de «Jihad» avec des conditions et des limites claires et définies. Terroriser les gens, faire exploser les restaurants, assassiner les enfants et les innocents n’a rien à voir avec l’Islam. Aucun vrai musulman ne peut se permettre d’avoir les mains tachées de sang de gens innocents.

Comment se sont déroulées les choses avec les enquêteurs Marocains ?
Ce n’est pas parce que je me trouve au Maroc que je vais jeter des fleurs à mon pays, mais la vérité est que je m’attendais à autre chose de la part de la police marocaine. Je n’ai jamais eu affaire à des policiers marocains sauf lors des procédures d’usage aux postes frontières ou alors quand il m’arrivait de dépasser les 40 kilomètres à l’entrée d’une ville. Les interrogatoires auxquels j’ai été soumis se sont déroulés dans de bonnes conditions et on m’a dit que, si l’Italie m’a expulsé, j’étais le bienvenu dans mon pays. On m’a posé des questions sur ma vie et mes activités sans pressions ou menaces et c’est d’ailleurs ce dont j’ai informé les autorités et la presse italienne présente en masse au Maroc depuis que j’ai été expulsé. C’était un démenti à de mauvaises langues qui me disaient en Italie que j’allais quitter l’aéroport de Casablanca pour aller directement derrière les barreaux.
Là, je suis chez moi et je jouis de tous mes droits. Je n’ai pas le moindre problème, je le répète, avec la justice de mon pays.

Avez-vous l’intention de vous installer au Maroc ?  Qu’allez-vous faire ?
Je vais me défendre en usant de tous les moyens légaux qui me sont permis. Je ne vais pas me taire parce que je suis victime d’une injustice. Il y a eu une sorte de deal entre la droite et l’extrême droite italienne qui s’est fait sur mon dos. Voilà la vérité. Borghezio, l’eurodéputé de la Ligue du Nord a organisé une fête pour célébrer mon expulsion et c’est cette même personne qui s’emparait d’un mégaphone et descendait dans la rue pour nous demander de quitter l’Italie!
Jeudi et ce samedi (8 et 10 septembre), des manifestations sont organisées en ma faveur à Turin et surtout par des citoyens italiens. Les médias italiens n’arrêtent pas de me solliciter soit en se déplaçant à Khouribga, soit en me donnant l’occasion d’intervenir par téléphone et un grand groupe d’avocats de Turin s’apprêtent à coordonner ma défense.
Même si toutes les démarches échouent, j’ai toujours la possibilité de revenir m’installer au Maroc. D’ailleurs, j’ai envisagé cette éventualité depuis longtemps et même que j’ai inscrit ma fille dans une école à Rabat et l’ai laissée entre les mains de sa tante parce que je n’ai pas envie de passer 20 autres années en Italie. Mes fils, eux, auront fini leurs études dans quelques années. J’avais même initié des démarches et consultations pour vendre mes locaux de commerce, une boucherie et une épicerie, pour investir au Maroc. Ce qui me chagrine est que, si je suis capable de me défendre et mobiliser des gens pour être à mes côtés, d’autres innocents, dans le même cas, n’auront peut-être pas la même chance et souffriront de l’injustice dans l’anonymat. Giuseppe Pisanu, le ministre de l’Intérieur, n’a pas expulsé un terroriste. Il a expulsé quelqu’un qui aime et défend la justice.

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