Cadrage : Un sage s’en va

Senghor est mort. La nouvelle, pour attendue qu’elle soit, n’en provoque pas moins une sorte de vide, de ceux qu’on sent devant la gravité de la tâche laissée à nous autres les vivants comme un legs historique, une responsabilité qu’il nous revient d’assumer nous-mêmes maintenant que ce grand homme n’est plus. Parce que Senghor est une composante essentielle de notre patrimoine symbolique, à nous Marocains, Africains, humains ; tellement il est une partie intégrante de cette première génération d’hommes d’Etat, bâtisseurs de la personnalité politique des pays africains d’après l’indépendance. Avec ce plus de légitimité, de panache et d’épaisseur qui furent les siens en tant que personnalité civile, intellectuelle et démocrate qui exerça le pouvoir avec une probité, une distance et une ascèse qui en font une heureuse exception à une époque où la prise et la maîtrise du pouvoir étaient synonymes d’usurpation sanglante, de violences perpétuelles et de règlements de comptes entre factions. C’est à une oeuvre de légitimation de l’affranchissement et de l’indépendance des peuples d’Afrique, infériorisés et mis sous tutelle, que Senghor avait prêté sa voix, sa stature, sa dimension de chef d’Etat, ses qualités humaines et morales. Autant de mérites qui faisaient honneur à son pays, le Sénégal, dans lequel il a su asseoir les bases d’une stabilité politique et d’une unité nationale très précieuses dans un environnement fortement secoué par les luttes pour le pouvoir et les frictions claniques. Mais Senghor a aussi démenti l’adage qui veut que le pouvoir corrompe sans merci, en mettant et la manière et le tact dans son renoncement aux honneurs et lambris du pouvoir et en choisissant d’observer recul et neutralité par rapport aux combats politiques qui lui furent ultérieurs, tant dans son pays que dans l’ensemble du continent, hormis les conseils pondération et de sagesse qu’il n’a cessé, sa vie durant, de prodiguer aux uns et aux autres. Enfin, Senghor, l’intellectuel, le fin lettré, le poète, le visionnaire, a consacré le plus clair de son temps à militer pour donner une âme à l’indépendance des peuples d’Afrique en appelant de ses voeux la revendication et l’affirmation de l’identité africaine puisée dans le concept de négritude dont il a façonné la notion et l’essence. C’est aussi sur ce plan-là que sa disparition se fera sentir à un moment où l’interrogation sur l’identité est plus que jamais d’actualité, sur fond de mondialisation niveleuse, souvent au plus bas et au plus artificiel.

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