Casablanca : L’amour enragé

Fatima B. est très excitée ce soir-là. Elle s’installe devant un miroir dont l’angle droit est brisé, se fait une toilette rapide, s’asperge de déodorant, et quitte en toute hâte sa petite demeure. Elle porte des babouches pour faire le moins de bruit possible en marchant. Ses préparatifs ne sont pas les prémisses d’un mauvais coup, mais un redoublement de soin pour que rien ne dérange son aventure.
Une aventure banale, universelle, et que l’opinion publique désigne par le nom d’adultère. Le mari de Fatima est un veilleur de nuit, et elle a en effet l’habitude de tromper sa solitude dans les bras chauds d’un amant qui habite le même douar qu’elle. Fatima connaît bien son chemin pour l’avoir arpenté plusieurs fois.
Elle se faufile dans les petites ruelles du douar Chichane, évite les trous et les surfaces accidentées qu’elle connaît comme sa poche. Son coeur bat très vite. Il vaudrait mieux qu’elle ne rencontre aucun voisin. Ses pas décidés se jouent de tous les reliefs du douar. Mais ils sont soudain interrompus par le bruit d’une course accélérée.
Fatima reconnaît immédiatement la course d’un chien qui vient vers elle. D’habitude, elle ne craint pas les chiens. Ils font partie du paysage du douar, mais une vague appréhension la gagne ce soir-là. Elle s’arrête et se retourne pour faire face à la bête. Fatima aperçoit de loin la pelure luisante du clébard qui arrête sa course à deux pas d’elle. Le chien grogne d’un air très méchant tout en montrant la couleur de ses crocs à Fatima. Celle-ci ne peut lui crier de s’en aller, de peur de réveiller les voisins. Elle lui fait juste un geste de la main qui a pour effet d’encourager le clébard à l’attaque.
Il bondit sur sa jambe et croque dans son mollet droit. Par malheur, Fatima ne porte pour les plaisirs de l’aventure qu’une djellaba, et les crocs du chien n’ont eu pour résistance qu’un mince tissu. Le clébard entaille ainsi profondément la chair du mollet avant de prendre la fuite. Désarçonnée, sur le point de s’évanouir, Fatima rebrousse chemin pour rentrer chez elle. Elle se bande la jambe et supporte jusqu’au lendemain sa douleur. Puis, elle part tôt chez le pharmacien et lui demande de soigner sa blessure à l’aide du mercure au chrome. Informé de l’origine de la plaie, ce dernier lui conseille d’aller voir d’urgence un médecin et de prendre une dose antirabique. «Mais, je ne peux pas, mon mari va me demander ce que je faisais la nuit dans la rue !» Fatima a ainsi préféré mettre sa vie en péril, en prenant le risque de contracter la rage, au lieu de révéler à son mari les circonstances de sa morsure.

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