Ces auditions qui feront date

Ces auditions qui feront date

Fatna Bouih : Mon bourreau était présent aux auditions
Lundi dernier, alors que je m’apprêtais à entrer dans le lieu où devaient se dérouler les auditions publiques des victimes des disparitions forcées et détentions arbitraires constatées entre 1956 et 1999, j’ai croisé quelqu’un dont les traits du visage resteront à jamais marqués dans ma mémoire. Il s‘agit tout bonnement de mon bourreau, de la personne qui m’a fait subir les pires atrocités. Comment voulez-vous qu’au moment où je m’apprêtais à tourner la page d’un passé noir, je retrouve les responsables, ceux qui m’ont infligé d’horribles souffrances. Je ne suis pas là en train de mettre en cause toute l’opération, mais la présence de ce monsieur devant la porte du lieu qui accueille les victimes de ces années de répression est aux antipodes de la mission même de ces audiences. Comment avoir alors confiance en cet avenir vers lequel nous cherchons à nous tourner ?

Abdelouahed Radi : Pour que toute cette horreur ne se reproduise plus
J’ai été frappé par la dignité de ces personnes et impressionné par la hauteur de leurs interventions et leur capacité de dépassement, car elles ne se sont pas laissées entraînées par un désir de vengeance. Toutes les personnes, victimes des violations des droits de l’homme qui ont pris la parole devant des millions de Marocains ont surtout cherché à informer l’opinion publique de l’atrocité des actes qu’ils ont subis. Mais à travers tous leurs témoignages, ils cherchaient à obtenir l’assurance que pareils traitements et agissements ne se reproduisent plus. Ces victimes, tout en évoquant leur passé avec pudeur, sagesse et courage, étaient préoccupées par leur présent et leur avenir. Ces auditions publiques, dont le but est essentiellement instructif, ont démontré en outre le courage des autorités publiques qui, implicitement, s’engagent pour que toute cette horreur ne se reproduise plus.

Abdelhamid Amine : Désigner les responsabilités individuelles et institutionnelles
Au sein de l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH), nous avons toujours, et non seulement ces 21 et 22 décembre, été sensibles aux douleurs et à la souffrance des personnes victimes des violations des droits de l’Homme, dont une partie uniquement a été relatée lors des auditions publiques. Au sein de l’AMDH, nous avons toujours dénoncé les horreurs du passé. Malheureusement, si nous avons été satisfaits par la liberté accordée aux témoins dans la description de leurs souffrances, nous l’avons été moins en ce qui concerne la désignation des responsabilités individuelles et institutionnelles. Et c’est la faute de l’Instance Equité et Réconciliation qui a obligé les victimes à taire les noms de leurs bourreaux. Rien ne peut justifier qu’une victime taise le nom de celui qui lui a infligé les pires souffrances.

Khalid Cherkaoui : Le Maroc doit tourner la page
Entendre ces victimes des violations des droits de l’Homme parler des souffrances qu’elles ont endurées m’a personnellement fait très mal. Ce qui m’a encore peiné est que ces victimes n’ont pas pu dire le nom de leurs bourreaux. Il y a encore des victimes qui n’ont pas pu parler et qui ont souffert davantage. D’autres n’ont pas voulu le faire par principe. Une seule chose pourrait être retenue de ces auditions. Il s’agit de la nécessité pour notre pays de prendre une décision définitive afin d’arrêter les violations des droits de l’homme et mettre fin à la torture, au harcèlement et à la détention illégale.

Mohamed Moâtassim : L’Etat doit présenter ses excuses
En tant qu’être humain, professeur de droit et avocat, c’est avec beaucoup de souffrance, de compassion et de solidarité que j’ai suivi les auditions publiques des victimes des violations des droits de l’Homme. J’ai même ressenti une certaine délivrance en entendant ces victimes évoquer leurs souffrances. Je rends d’ailleurs hommage aux membres de l’Instance Equité et Réconciliation, dont la plupart sont mes collègues à la Faculté de droit, compétents dans leur métier, crédibles, moraux et dont l’intégrité est incontestable. A mon sens, ces auditions sont très utiles. Mais je n’ai qu’un seul regret, celui de ne pas avoir entendu les personnes qui ont pris la parole évoquer les motivations de leur arrestation. Nous devons avoir le courage de nous poser cette question. Pour que cette opération n’avorte pas, il fallait qu’elle soit entourée d’un maximum d’honnêteté. Dans tout procès équitable, le juge a le devoir d’entendre les deux parties, or faute d’entendre les coupables, il me semble que l’Etat, dans la continuité de ses responsabilités, devrait dire son mot dans ce douloureux dossier et présenter ses excuses à ceux qui les méritent. Il faudrait qu’il dise au peuple marocain les accusations retenues contre ceux qui ont été victimes de l’arbitraire de son administration policière, judiciaire ou autre. Je ne peux m’empêcher toutefois d’exprimer mes vives inquiétudes quand ces auditions mettent en cause les partis politiques de notre pays. A-t-on vraiment intérêt a déterrer les anciennes rancoeurs et remuer le couteau dans certaines plaies laissées ouvertes par les déchirements politiques des lendemains de l’Indépendance; … à un moment ou tout le nouveau règne, tous les Partis ont compris que leur avenir et celui du Maroc dépendront désormais de leur capacité à accepter la démocratie interne, à défendre la liberté, la justice et les droits de l’homme, à prendre le train du développement économique et social et à ouvrir enfin une page nouvelle d’un Maroc nouveau d’où seront bannis l’arbitraire, l’injustice, la corruption, la pauvreté et l’exclusion d’une large partie de notre jeunesse ? Ce jour-là, le Maroc sera alors réconcilié avec lui-même et avec son histoire.

M’hamed Lachkar : La démocratie est la seule garantie
Les auditions publiques des victimes des disparitions forcées et détentions arbitraires constatées entre 1956 et 1999 est une bonne chose. Mais, en tant qu’ancien détenu politique et membre du Forum Justice et Vérité, j’aurais souhaité qu’une plus grande liberté soit donnée aux victimes pour dénoncer leurs bourreaux et leurs tortionnaires. C’est le reproche que l’ont fait à l’Instance Equité et Réconciliation. L’objectif de ces auditions est bien la réconciliation, mais entre qui et qui ? Les victimes sont prêtes à le faire. Leur passage devant des millions de Marocains est la preuve de leur bonne foi. Qu’en est-il des tortionnaires ? A mon avis, la seule réparation possible aux yeux de ces victimes est d’ordre politique et n’est autre que la démocratie, seule garant du respect des droits de l’Homme dans notre pays.

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