Chraïbi : Je suis le fils de mes oeuvres

Aujourd’hui le Maroc : Les problèmes posés il y a près de cinquante ans dans « Le Passé simple » sont-ils résolus, et en particulier par rapport à la violence du père ?
Driss Chraïbi : Le père, c’est à la fois le père géniteur, l’Etat, le chef, l’aîné, le hadj, le cadi, le caïd, le flic… Il est tout ce qui dispose du pouvoir. Pourquoi ne pas avoir notre propre pensée, notre libre-arbitre au lieu de continuer d’être nourri à la petite cuillère de la pensée des autres ? Voilà la véritable question.
Vous avez des éléments de réponse ?
C’est à vous de me les donner.
Vous êtes toujours aussi révolté que dans vos premiers livres ?
J’ai voyagé, j’ai vécu très longtemps à l’étranger. J’ai eu des enfants. Il y a quelque chose qui n’existe pas dans le monde arabo-musulman, en général, et au Maroc en particulier : c’est la crise d’adolescence. Il est nécessaire qu’un adolescent à l’âge de 16 ou 17 ans se révolte ! Il doit se révolter contre le père afin d’acquérir sa propre personnalité. Il est également nécessaire que la jeune fille se révolte contre sa maman. Il y a toute une mentalité à changer, et ce n’est pas l’Occident qui va nous montrer le chemin.
Vous faites confiance aux jeunes Marocains ?
Bien sûr ! À mon âge, 75 ans, je continue de faire confiance aux jeunes de ce pays pour me montrer le chemin. Ce n’est pas à l’écrivain que je suis, avec ma notoriété etc., d’être un guide. J’éveille un petit peu les consciences, c’est tout !
Sur le plan de l’écriture, vous vous êtes renouvelé. La violence du « Passé simple» n’a rien à voir avec l’humour des aventures de l’inspecteur Ali.
Mais il fallait que je fasse la crise d’adolescence, et cette crise-là dans « Le passé simple » n’était pas simplement dirigée contre une société sclérosée, mais contre un certain langage : le langage de bois, le langage exotique. C’est le langage qu’on attendait des Arabes. Le langage concret, granitique du « Passé simple » a fait l’effet d’une bombe dans le milieu littéraire à cette époque-là. Malheureusement, la France attend des écrivains du Maghreb qu’ils donnent une voix aux phantasmes qu’elle attend d’eux : l’exotique, Aïcha Kandicha, Jemaâ El Fna, les Jnouns, etc. C’est ce qu’elle attend ! Si nous posons notre vision des choses, ils sont un peu estomaqués. « Les Boucs », qui est le premier livre sur les immigrés, a donné une gifle à la société française. À tel point qu’on l’a proposé pour le prix Goncourt, mais je l’ai refusé.
Pourquoi l’avoir refusé ?
Je l’ai refusé pour ne pas être ligoté par la vie parisienne, pour garder mon entière liberté. « Les Boucs » n’est pas bien diffusé, parce qu’il attaque les fondements de la société occidentale. Il s’agit du rejet de l’autre dans ce livre. Regardez ce qui se passe actuellement après le 11 septembre : la politique des visas, le fait de voir dans l’autre un terroriste potentiel… Je ne suis pas d’accord ! Après 20 livres, je suis le frère des exclus, je suis le frère du gars de la médina, je suis le frère du diplômé chômeur… Et l’on m’invite aux consulats de France au Maroc, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond !
Il n’est pas logique que les relations Nord-Sud soient établies d’Etat à Etat, je ne suis pas d’accord ! Ce que je voudrais au nom de la culture, c’est qu’il y ait des relations de peuple à peuple. Sans la vérité, un livre n’est que vaine littérature. Je suis révolté devant ce qui se passe.
Mais votre révolte, vous l’exprimez seulement dans vos romans. Vous n’êtes pas ce qu’on appelle un écrivain engagé…
Je suis le fils de mes oeuvres, je m’engage dans mes oeuvres. Mais vous savez, quand on est sollicité par les journaux et les revues, à ce moment-là il y a le journaliste qui vous manipule (je parle de l’Occident), et vous êtes sa chose, il ne vous écoute pas ! Après l’Afghanistan, le Ben Laden, combien de fois j’ai été sollicité par les journalistes ! Je n’ai jamais répondu. Parce que là, c’est entrer dans la logique de tel ou tel journal : Nouvel Observateur, Le Monde, Le Monde diplomatique, Le Figaro, les télévisions françaises…
J’ai décroché le téléphone, je ne veux pas ! Parce qu’on nous utilise, nous les intellectuels. Si un écrivain marocain qui vit à Paris accepte d’être manipulé, il gagne beaucoup de fric, mais il perd son âme. Je ne veux pas perdre mon âme !

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