Cinéma ou spéculation ?

Cinéma ou spéculation ?

La Cité du film au Maroc. C’est le nom d’un projet se voulant ambitieux pour la ville de Marrakech. Il est à la mesure des appétits qu’aiguise actuellement la perle du sud notamment dans les domaines du tourisme et de l’immobilier. Deux secteurs juteux qui libèrent beaucoup d’énergie et d’initiative sur fond de course effrénée vers la spéculation qui renchérit plus que de raison le prix du foncier. La cité magique dispose de tout : hôtels de luxe, résidences de rêve, riyads de mille et une nuits et restaurants de très bonne facture. Les touristes à tire-larigot dans une ambiance merveilleuse aussi. Il ne manque plus pour compléter le décor qu’un gigantesque complexe dédié à l’industrie cinématographique et les acteurs qui vont avec. D’autant plus que Marrakech ne manque pas d’attraits en la matière. Les montagnes et les plaines du Grand- Atlas ne demandent qu’à être mises en relief pour accroître l’attractivité et par conséquent la valeur de la cité. Réputée pour sa vocation cinématographique mondiale, Ouarzazate la voisine n’a qu’à bien se tenir.
Les promoteurs de la Cité du film, agissant au nom d’une société inconnue au bataillon du nom de "Tritel", sont au nombre de 9. Il s’agit de Castro Khatib, Simon Denton, Sebastian Bach, Joe Endoso, Roland Diterle, Bernd Engelhardt, Mel Morris, David Lowe. Le dernier membre est un Marocain. Il n’est autre que Ahmed Benkirane, vice-président de la CGEM. Il fallait bien une personnalité du pays.
 Les éléments de l’équipe reflètent la diversité. Issus de différentes nationalités et de divers domaines d’activité (voir biographies telles qu’elles sont présentées dans une brochure en anglais et en français estampillée “confidentiel”). Mais depuis quand les brochures circulent-elles sous le manteau?  Premier couac. Or, ce document comporte entre autres des images thématiques censées montrer la diversité   du Royaume comme si nous, Marocains, ne le savions pas : montagnes, désert, nature, culture, population, épices etc… Maroc “pays de contrastes“ est illustré par deux pieds féminins tatoués au henné et un festival de sandales en plastique de toutes les couleurs (violet, jaune, noir, rose, blanc, bleu, marron…). Deuxième couac : cela fait franchement mauvais goût. D’autres pages s’échinent à détailler l’organisation de la société Tritel ainsi que les différentes structures de la future Cité du film dont “le cœur“ bat autour de cinq choses essentielles : paraître, faire la fête, rencontrer, s’amuser, jouer. En plus de studios de production et les autres installations dédiées au septième art dont une école des métiers du cinéma, il y aura des immeubles, hôtels, bars, restaurants, un centre commercial du film… Détail important signalé dans la brochure: “on aperçoit par avion les bâtiments du complexe (…). En fait, la brochure est un chef-d’œuvre dans son genre. Un tissu de dessins, d’illustrations et de textes qui manquent pour le moins d’inspiration pour ne pas les qualifier de malheureuses. 
Et les rédacteurs du fascicule d’énumérer  les points forts du concept qualifié de “modèle d’entreprise unique et puissant“. En tête des qualités : “Film City n’est pas seulement un autre promoteur immobilier“ mais aussi, deuxième qualité, “un véritable investissement dans la chaîne de valeur du secteur mondial du film“.
Pourquoi se sentir obligé de se justifier d’avance en parlant d’immobilier alors que City Film est présenté comme un investissement dans le secteur cinématographique? Ceci nous renvoie évidemment au plus important, le contrat confectionné initialement par  l’entreprise Tritel en date du 26 juillet 2005. On y apprend que le capital de la société est de 50 millions de dollars US et qu’elle possèderait plusieurs sièges situés pour la plupart dans des paradis fiscaux : Monaco, les Iles Vierges  britanniques et Tortola. Ce contrat devrait être signé avec le gouvernement marocain dont certains membres sont cités nommément selon cet ordre chronologique : le ministre de l’Intérieur Al Mustapha Sahel, son collègue des Finances et de la Privatisation Fathallah Oualalou, le ministre de l’Équipement et du Transport Karim Ghellab, Adil Douiri chargé du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale, Salaheddine Mezouar, ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Mise à niveau de l’économie et Talbi Alami ministre délégué auprès du Premier ministre chargé des Affaires économiques et générales.   
L’article 1 du projet de contrat aborde la question des “assiettes foncières support du projet“. Une manière foncièrement intéressante d’intéresser peut-être le gouvernement marocain. Que dit cet article ? Il stipule que le “gouvernement s’engage à céder pour un dirham symbolique au profit de la société, à Marrakech, une assiette foncière d’une superficie de 200 ha (…) relevant du terrain “ Guich Harbil“ située à Ouled Belaaguid dans la commune rurale de Ouahat Sidi Brahim. Et à Essaouira une assiette foncière de 80 ha relevant du domaine forestier situé à Sidi Ahmed Saih (…). L’article 2 fait, lui, état de l’engagement du promoteur à réaliser sur ces deux terrains un investissement de 600 millions de dollars US en guise de “fonds de promotion et de production des films au Maroc ayant le label made in Morocco“. Sans préciser pour autant la provenance des fonds. À moins qu’ils n’aient déjà dans l’idée de recourir aux banques marocaines comme c’est le cas souvent dans ce genre d’histoire. En plus de cette somme, un montant d’investissement de 400 millions de dollars US sera dédié aux travaux d’aménagement et de construction du projet… En retour, le gouvernement s’engagera à mettre en place tous les équipements hors site, nécessaires et appropriés (routes, électrification, assainissement,télécommunication, transports…). Autre condition, les pouvoirs publics marocains doivent réaliser “une autoroute (quatre voies en double sens) entre Marrakech et Essaouira avant le 30 juin 2007. Interdit de rigoler, ni même de rire sous cape. C’est du sérieux. Dans cette affaire, on voit bien qui possède un grand boulevard devant lui où il peut rouler en toute sécurité !  Ce n’est pas fini, le gouvernement doit encore faire quelques efforts en accordant quelques petits avantages à la société : exonération du promoteur de tous les impôts, exceptée la TVA, sur une durée de 12 ans !  Cette exonération sera étendue aussi à l’ensemble des droits de douane et autres taxes pour l’importation des biens et matériels d’équipement nécessaires à la réalisation du projet . Last but not least, le gouvernement, s’il veut que Film City voit le jour, est tenu à consentir à Tritel une “garantie dite de crédit-export“ de telle sorte que les films internationaux produits sous le label marocain soient considérés comme des produits à  l’export. Les interlocuteurs marocains de Tritel ne peuvent pas prétendre qu’ils n’ont pas eu entre les mains un deal honnête et clair.
Mais il y aura une deuxième mouture du contrat daté du 1er septembre 2005. Dans cette version, largement différente de la première, plus de trace ni du dirham symbolique pour le foncier , ni d’autoroutes à quatre voies, ni d’exonérations fiscales. Quant aux infrastructures hors site, le gouvernement apportera juste “une contribution partielle“. Par contre, un léger remaniement a été introduit dans les représentants du gouvernement. Certains ont cédé la place au profit d’autres. Exit MM. Douiri, Ghellab. Bonjour le ministre du Logement et de l’Urbanisme Taoufik Hejira, son collègue de la Communication Nabil Benabdellah et Abdeladim El Hafi, haut commissaire aux Eaux et Forêts et à la Lutte contre la désertification. Chacun des nouveaux venus est concerné par un volet du projet. Ces changements dans le fond du contrat sont intervenus suite à la réunion des représentants de Tritel avec la commission marocaine chargée de la coordination du projet. Certains membres de cette instance furent eberlués aussi bien par le culot des amis de Ahmed Benkirane que par le scénario fantastique de ce qui resque de ressembler fort  à un mauvais film.
Le projet de la Cité du film à Marrakech est ce que l’on peut appeler un projet en béton sur tous les plans. Une belle réalisation sur papier. Quant à le mettre en route, il faut vraiment vouloir se laisser prendre par les lumières virtuelles d’un genre cinématographique qui excelle visiblement dans la farce…

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