De la polémique à la fracture sociale

En nommant Me M’hamed Boucetta à la tête de la Commission consultative chargée de la révision de la Moudawana, en remplacement de Driss Dahak, S.M. le Roi vient de mettre un terme à une polémique qui n’a que trop duré.
Dans le même moment, il a prouvé à quel point est juste la règle annoncée par feu Hassan II, selon laquelle en politique comme en agriculture, il faut toujours attendre que les fruits mûrissent avant de pouvoir les cueillir. Certes, le talon d’Achille de certains démocrates est de vouloir forcer la réalité pour l’adapter à leurs schémas théoriques et à leurs exigences; et ce alors que les faits sont têtus.
Probablement, en voulant aller plus vite que la musique, Saïd Saâdi, ancien ministre dans le premier gouvernement de l’alternance, n’a fait, en fin de compte, que réveiller les démons qui faisaient semblant de sommeiller mais, qui n’attendaient en réalité que le moment propice pour ruer sur leur proie.
Croyant, à tort, qu’avec l’avènement du gouvernement d’alternance, en 1998, les conditions du changement de la société globale étaient réunies, il a certainement bousculé les choses et provoqué des effets pervers et imprévus.
Au coeur de la bataille livrée pour faire aboutir le plan de l’intégration de la femme dans le développement économique et social, Saïd Saâdi a été, en quelque sorte, largué par les siens. Rares sont les membres du gouvernement qui l’épaulaient sur le terrain de la mobilisation concrète. Plus grave encore, en plein moment de fièvre et de guerre de position, Ismaïl Alaoui, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme ( PPS) et des membres du Bureau politique de ce parti auquel appartient M. Saâdi, ont tenu une réunion avec Dr. bdelkerim El Khatib, secrétaire général du Parti de la Justice et du développement ( PJD), la formation politique qui incarne au sein du Parlement et au niveau du champ partisan légal, les idéaux et valeurs de la mouvance islamiste.
Une mouvance qui n’a jamais dissimulé son hostilité à l’égard du plan précité. Plus tard, cette rencontre, qui s’est soldée par la publication d’une déclaration annonçant l’arrêt des hostilités entre les deux partis, a été présentée comme une simple rencontre familiale entre Ismaïl Alaoui et son oncle maternel Dr. El Khatib.
Entre temps, au sein du gouvernement, l’anarchie battait le plein et des signaux de dispersion des rangs sans précédent se manifestaient au grand jour. Face à l’engagement «corps et âme» du secrétaire d’Etat, Saïd Saâdi, l’ancien ministre des Habous et des Affaires islamiques, Abdelkébir alaouite M’daghri, s’est érigé, à un moment donné, en tant que défenseur farouche de l’aile gouvernementale conservatrice et de tous ceux qui voulaient bloquer le Plan. En même temps, le Parti de l’Istiqlal livrait, à sa manière, campagne contre le plan et ses protagonistes, surtout dans les coulisses et via sa presse et ses meetings.
Ayant l’effet d’une véritable boule-de-neige, la mobilisation a fini par gagner de nouveaux cercles, jusque-là épargnés par la contagion de la contestation. Outre les défenseurs traditionnels du statut quo, l’on a vu, dans ce combat, une panacée de mouvements derrière le PJD, qui n’avaient aucun lien entre eux hormis celui de combattre le plan d’intégration de la femme. En effet, pour la première fois, dans l’histoire du Maroc, deux manifestations ont été organisées, le même jour, autour de la question de la Femme.
Le 12 mars 2000 restera, sans doute gravée dans la mémoire des forces politiques marocaines, en tant qu’événement qui annonce une nouvelle prise de conscience civile. Alors que la manifestation de Rabat mobilisait les rangs de la gauche et de la modernité, à Casablanca, l’on a vu se défiler côte à côte des dirigeants de Al Adl Wal Ihsane, du PJD, de l’Istiqlal, du Parti national démocratique ( PND), de l’Union constitutionnel ( UC), du Mouvement démocratique et social ( MDS), de la Mouvance populaire ( Mouvement national populaire et Mouvement populaire) et de certaines figures emblématiques de la résistance et de l’Armée de libération. Des membres fondateurs de l’UNFP (Union nationale des forces populaires) et même de l’USFP ( parti de l’ex-Premier ministre) furent de la fête en ce jour. Les deux manifestations se sont déroulées dans le calme, mais leurs traces et les messages qu’ils lançaient se passaient de tout commentaire.
La situation de blocage est devenue réalité et la fracture sociale un fait palpable. Presque deux années après ces événements, la moudawana n’arrive toujours pas à voir le jour. La nomination de M’hamed Boucetta est venue mettre un terme à cette situation. Et personne ne peut le taxer d’être à droite ou à gauche, car il a toujours été au centre et au service du Makhzen.

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