Des nuits de débauche cybernétique

Le silence de la salle n’est perturbé que par les cliquetis des touches de claviers. Des doigts fébriles s’activant sur les touches. Un regard furtif vérifie sur l’écran, puis un sourire ponctue la pression sur la touche « envoyez » et le message électronique instantané décolle, à la vitesse de la lumière, véhiculant des émotions, des espérances, des souhaits, à l’autre bout du monde. Quelques secondes d’attente et la réponse arrive, nouvelle mimique, nouvelle valse des doigts sur le clavier, nouveau coup d’oeil sur l’écran et c’est parti. Le reste du monde n’existe plus.
Les accros du « chat » règnent sur la planète virtuelle marocaine. Dans leur dimension cybernétique, le temps et l’espace ont une autre acception. Le temps est comptabilisé en dirhams, fractionné en demies-heures payables à la fin de la session. L’espace est quasi-illimité. C’est la planète entière. A travers un écran 14 pouces.
Aux dernières nouvelles, ils sont plus de 60.000 à peupler les cybercafés qui fleurissent partout au royaume. Qu’importent la taille, le confort, l’aération, la lumière. Dans ce monde rien d’autre n’existe que l’écran, fenêtre ouverte sur un univers magique, envoûtant, déroutant, si plein de promesses d’eldorado. Les plus mordus peuvent rester des heures accrochés à ces paquets d’électrons fous, faisant la navette d’un coin à l’autre de la terre. Dans les cas désespérés, c’est la nuit entière qui y passe.
Une nuit de débauche cybernétique, avec des interlocuteurs d’ici et là. Certains réguliers, d’autres occasionnels, tous victimes du même virus. Leurs émotions, ils les vivent pleinement. Joies, chagrins, doux reproches, scènes de jalousie, chamailleries amoureuses, étreintes cybernétiques, tout y passe. Et rien ne lasse. Les smileys, figurines internationalement reconnues sont là pour ponctuer chaque phrase, donner le ton, appuyer le propos, souligner l’allusion. Séduire.
Tout est dit. C’est à un gigantesque jeu de séduction que se livrent la plupart des chatters. Les plus experts, manient avec dextérité plusieurs fenêtres à la fois.
Délicate tâche. Les propos encenseurs, les boutades cajoleuses, les remarques spirituelles partent quasiment en même temps. Dispensant, selon la destination, des bribes de cette image qu’on l’on esquisse patiemment. Jour après jour. Mais attention, aucun message ne doit rater son destinataire, sous peine de confusion totale. De crises de jalousie. De prises de bec et de fermeture définitive d’une ou plusieurs de ces fenêtres sur le monde. Mais la tentation est si grande et le plaisir, pour les vrais mordus, si vif, que le risque est allègrement couru. Quitte à tout reprendre en cas d’échec.
Tout un monde. Toute une stratégie, des fois pour le plaisir de l’art. Souvent pour mettre un pied virtuel dans ce monde inaccessible. Que l’on s’imagine parfait. Que l’on devine à la portée. Que l’on touche quelques fois. Quand arrive le message ultime. Porteur de références, d’adresses, de prise en charge.
Le virtuel devenu réel. L’écroulement dans la joie de la planète cybernétique pour un monde réel. Au-delà des océans, là où les packs d’électrons ont germé, donnant des sensations, puis des sentiments et enfin des actes.

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