Dominique Caubet : «La darija a vu son statut évoluer dans la société civile»

Dominique Caubet : «La darija a vu son statut évoluer dans la société civile»

ALM: Que pensez-vous du débat qui anime actuellement la scène socio-politique au Maroc sur les langues?
Dominique Caubet : Je vous remercie de m’avoir posé cette question qui m’intéresse, mais je dois commencer par dire que je ne suis pas marocaine, et que je peux répondre qu’en tant que linguiste et qu’observatrice de la société marocaine, et pas comme pourraient le faire des Marocains, en tant que citoyens participant à une débat politique. Je pense que beaucoup de choses ont changé depuis cinq ans dans la société civile marocaine et que c’est peut-être seulement aujourd’hui que la classe politique en prend conscience et essaye d’intervenir sur des choses très difficilement contrôlables : les choix linguistiques des individus et des familles qui vivent de facto en situation plurilingue. Peut-on contrôler la langue parlée à la maison dans les familles ? Peut-on empêcher les parents d’envoyer leurs enfants dans des écoles privées ou des cours du soir pour apprendre les langues étrangères que l’école publique ne leur offre pas et qui sont pourtant nécessaires pour le marché du travail ?

Le statut de la darija a-t-il évolué ?
Récemment, la darija qui avait été longtemps associée à l’analphabétisme et au sous-développement a vu son statut évoluer dans la société civile. Elle n’est plus considérée avec mépris, mais vue par certains comme une des composantes importantes de l’identité marocaine, une langue de création, capable de s’adapter à la modernité. De plus, elle a connu un développement très récent avec son utilisation régulière dans les nouveaux médias: notamment les radios, dans les émissions en direct, les débats et y compris pour les informations ; dans la presse écrite, avec Nichane, par exemple, qui fait un usage important de la darija dans ses titres ; et enfin, avec les nouvelles technologies où la darija a connu un passage à l’écrit massif avec l’écriture sur clavier d’ordinateur et de portables (des millions de SMS sont envoyés en darija quotidiennement et des millions de pages sont écrites sur MSN, facebook, dans des forums et dans des mails….). Comme le dit N. Kerbal (député PJD) au Parlement en juin 2010, la langue «officielle» (rasmiya) du Maroc est «la langue arabe». Je remarque au passage qu’il fait son intervention en darija. Personne ne songe à mettre en doute cela.

Peut-on dire que le Maroc est «plurilingue» ?
Mais on ne peut que constater –qu’on s’en réjouisse ou qu’on le regrette- que le Maroc est plurilingue, et je pense personnellement –moi qui parle quatre ou cinq langues, dont la darija- que c’est une chance et une richesse, et non pas un manque ou un défaut. Plusieurs langues sont présentes. Il y a les langues maternelles qui sont la darija et l’amazigh ; de plus la darija est souvent acquise très tôt par les amazighophones (c’est parfois aussi l’inverse, mais plus rarement) qui en ont une connaissance native. Il y a des langues qu’on parle à la maison qui sont parfois différentes des langues maternelles, et qui peuvent être aussi dans certains milieux minoritaires moins influentes en l’occurrence le français, l’espagnol ou l’anglais, il faudrait se demander qu’elle est la raison de ces politiques linguistiques familiales (on a l’impression qu’on essaie de donner aux enfants des cartes en plus dès la très petite enfance). Je cite aussi la langue de l’école publique qui est la langue arabe; les écoles privées initient des enseignements bilingues avec outre l’arabe, le français, l’espagnol ou l’anglais. Le français est aussi une langue d’étude au niveau universitaire pour les matières scientifiques, etc. et une langue de travail dans certains domaines techniques, à côté de l’anglais.

Comment agir avec la diversité linguistique au Maroc ?
Si l’on part du principe que cette diversité est une richesse, il faut donner accès à toutes ces langues à une majorité de personnes et ne pas laisser ce privilège aux classes dominantes.
Les Marocains sont réputés pour leur capacité à parler plusieurs langues et ce serait dommage de brider leurs talents. La diversité est déjà là…. Peut-être serait-il bien d’en faire bénéficier aussi l’école publique et d’élargir l’offre ?

Quelle place faut-il accorder à la «darija» ?
Je ne peux pas donner de conseils sur cette question, c’est à la société marocaine de décider. Cette langue à laquelle une bonne proportion de jeunes Marocains on été façonnés a besoin de respect et non de mépris. C’est déjà le cas au Maroc depuis 7 ou 8 ans, et c’est une bonne chose que de se réconcilier avec sa ou ses langue(s) maternelle(s) ; cela permet un bon départ dans la vie. On pourrait utiliser sa connaissance pour accélérer les processus d’apprentissage d’autres langues, avec en premier lieu la langue arabe.

Certaines voix appellent à la reconnaissance de la langue maternelle. Qu’en pensez-vous?
Beaucoup de sociétés se sont construites avec une langue officielle et des langues nationales, sans rien y perdre au contraire. Le Maroc a une langue officielle : la langue arabe. On peut donc penser que les deux langues maternelles du Maroc, la darija et l’amazigh, pourraient être reconnues comme langues nationales, mais j’ai l’impression que la classe politique n’est pas encore prête, et c’est sans doute tout l’objet du présent débat, de façon sous-jacente ou à mots ouverts.

Certains appellent à la «création» d’une langue arabe moderne mêlant la langue écrite et orale. Quel est votre avis ?
Je suis plutôt pour l’évolution naturelle des langues. De plus pourquoi créer encore une langue alors que le Maroc est largement plurilingue. Créer une langue, les Israéliens l’ont fait au 20è siècle avec la création de l’hébreu moderne qui est devenu depuis langue maternelle pour asseoir l’existence de leur Etat. Je ne suis pas sûre qu’il faut suivre leur exemple, les besoins n’étant certainement pas les mêmes dans le Maroc des années 2000.

Que pensez-vous de l’utilisation exclusive de l’arabe classique dans la justice et l’enseignement ?
Je ne peux que constater qu’il y a des problèmes de compréhension graves pour ce qui est du domaine de la justice, et parfois aussi de la médecine, quand les prévenus ou les patients ne comprennent pas ce que leur dit ou leur lit, le juge, l’avocat ou les médecins. Ces derniers ont été amenés à faire de gros efforts pour soigner leurs patients monolingues. On constate des échecs terribles dans l’enseignement, surtout si on le met en rapport avec le budget qui lui est consacré. L’enseignement du français a été très réduit depuis l’arabisation du primaire et du secondaire au milieu des années 70 ; il est enseigné comme une langue en soi, et n’est plus utilisé comme langue d’enseignement d’autres matières. On comprend donc les raisons de son déclin ; mais ce qui est le plus étonnant et qui mériterait d’être éclairci, c’est que la langue qui reçoit toutes les attentions, tous les moyens et toutes les valorisations dans le discours politique et religieux, c’est-à-dire la langue arabe, connaît elle aussi de graves problèmes d’apprentissage et là, on a du mal à comprendre. D’où vient ce décalage ?

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