Driss Benali : « Oualalou n’a pas de vision économique »

ALM : Quel est le principal reproche que vous faites à la gestion économique et financière du Maroc?
Driss Benali : La plus grande critique que je pourrai faire au gouvernement, c’est qu’il détient une vision financière, certes, mais pas du tout économique. La nuance est très importante. Car une approche purement financière des choses mènera inéluctablement le pays vers une impasse. Je ne citerai comme exemple que l’ancien président Roumain, Nicolae Ceaucescu, qui a laissé son pays avec zéro dollars de dettes. Pourtant, la Roumanie était quasiment en ruine. L’investissement et la croissance sont deux éléments importants pour un véritable décollage et une réelle santé économique. Aujourd’hui, nous avons l’impression que le gouvernement veut bien gérer, sans se soucier de l’avenir hypothéqué.
Concrètement, que pensez-vous de l’approche gouvernemental en matière financière et budgétaire?
En fait, force est de constater que le gouvernement s’inscrit toujours dans la logique du Plan d’ajustement structurel (PAS). Cette logique veut que le maintien des équilibres macroéconomiques soit érigé en principe sacro-saint. Sincèrement, je ne comprends pas pourquoi le gouvernement a cette obsession.
Quel est le mal, pour un pays comme le Maroc, à vouloir préserver les équilibres macroéconomiques?
Je tiens à préciser, tout d’abord, que dans son dernier rapport, qui date de deux ans environ, la Banque Mondiale, elle-même, avait reconnu que la gestion rigoureuse des finances publiques gênait considérablement la croissance économique du pays dont le taux gravite autour de la barre des 3%. En somme, nous avions un bon point en matière d’équilibres et un mauvais point concernant le taux de croissance qui devrait normalement se situer entre 5 et 6%.
Pensez-vous que le Maroc sera capable d’atteindre un taux de croissance de 5% ou 6% ?
Oui, effectivement, je pense qu’il est possible d’atteindre un taux de croissance de 5, voire même 6%. En fait, l’amélioration du taux de croissance économique est une question étroitement liée à l’investissement. Au Maroc, l’Etat est incontestablement le moteur de l’investissement. Cependant, ce même Etat ne fournit pas d’efforts considérables sur ce point. Le budget d’investissement reste quasiment le même d’année en année. Il préfère mettre le secteur privé au-devant de la scène. Certes, les salaires des fonctionnaires restent élevés et plombent ainsi le budget de l’Etat.
A travers des manipulations du budget, l’Etat peut réussir à engager beaucoup de fonds en investissement. Ce qui m’étonne, sur ce point, c’est que les gens qui critiquaient les choix budgétaires des anciens gouvernements appliquent, aujourd’hui, les mêmes recettes. Au Maroc, on campe sur des discours critiques d’opposition et le jour où on prend les commandes, on n’arrive pas à proposer du nouveau. En clair, Fathallal Oualalou ne fait pas preuve d’imagination.
Mais ne pensez-vous pas qu’atteindre la barre des 5 ou 6% serait un voeu pieux?
Absolument pas. L’ancien ministre des Finances, Mohamed Berrada, l’a très bien réussi. Nous avions un taux de croissance de 5% pendant trois ans. Sa gestion était exemplaire. Et pourtant, son passage au ministère des Finances a coïncidé avec une période difficile d’application du PAS. Tout ceci pour vous dire que nous pouvons améliorer le taux de croissance de l’économie. D’ailleurs, à l’époque de Berrada on a commencé à parler du Maroc comme d’un nouveau dragon. Mais depuis, le dragon ne souffle plus de flammes.
Qu’en est-il du responsable de la situation actuelle?
Je pense que tout le monde a une part de responsabilité. Les politiques, certes, mais surtout ceux qui ont voté pour eux aux élections. Ils ont cru à leurs discours enflammés et ont espéré que le changement allait venir.
A votre avis, la politique de privatisation est-elle également critiquable?
A mon avis, il y a un principe selon lequel on privatise une entreprise publique quand cela est nécessaire à l’efficience et à la compétitivité de l’économie du pays. Or, privatiser une entreprise publique ayant un monopole pour le mettre entre les mains d’un opérateur privé est totalement condamnable. Cela reviendrait à octroyer une rente à une société privée et non pas encourager la libéralisation d’un secteur donné. Que rapporte une telle opération à l’économie nationale? « Rien ». Hormis le chèque encaissé par l’Etat, une privatisation positive est une opération importante, stratégique, pour le moteur économique national et d’un secteur donné. Manifestement, on a l’impression que le gouvernement colmate les brèches plutôt que d’encourager l’investissement.
Aussi, des directeurs d’établissements publics, dont je ne citerais pas le nom, ont délibérément mis en faillite l’entreprise publique pour pouvoir la racheter par la suite, dans le cadre de la privatisation. Bon nombre de personnes se sont ainsi «sucrées» sur le dos de la privatisation, comme cela a été le cas lors de la marocanisation, au lendemain de la privatisation.
Le ministre Oualalou se targue d’avoir baisser le niveau de la dette extérieure. Quelle est votre opinion?
Il y a sans doute des côtés positifs à baisser la dette extérieure. D’abord, car le remboursement s’effectue en devises. Ensuite, parce que plus la dette extérieure est faible, plus le pays jouit d’une crédibilité importante auprès des marchés extérieurs. Ces derniers le considèrent plus solvable quand sa dette extérieure n’est pas importante.
Mais comme tout le monde sait, la diminution de la dette extérieure s’est faite au détriment de la dette interne. Qu’en pensez-vous?
C’est exact. Cette situation est également très critiquable. Pour la simple raison qu’en se rabattant sur le marché national, l’Etat aspire une énorme partie des liquidités des banques commerciales. Une aubaine pour ces dernières. Car elles ne prennent ainsi aucun risque, et se contentent d’émettre des bons du Trésor.
C’est ce que les économistes appellent « l’effet d’éviction ». C’est l’Etat qui évince, le tout simplement du monde, le secteur privé. Voilà un pays dont les banques commerciales regorgent de liquidités, mais où l’accès au financement reste très difficile.

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