Drogue : Filières, argent et complicités

Drogue : Filières, argent et complicités

Mounir Erremach est tombé et avec lui une série de responsables sécuritaires, civils et militaires, et plusieurs magistrats de la ville de Tétouan. Ce sont des affrontements armés entre deux gangs, celui d’Erremach contre celui Hicham Harboul, qui ont été l’événement déclencheur de toute l’affaire. Un coup de filet historique s’en est suivi. Cette affaire remet, encore une fois, sur le tapis le problème de la sécurité au nord du Maroc, la prolifération des cultures du cannabis, le trafic de drogue, l’impunité, la corruption… En 1993, la culture du cannabis couvrait entre 64.000 et 74.000 hectares. Selon le rythme normal de son expansion, cette surface pourrait aujourd’hui être multipliée par trois. Selon l’Observatoire géopolitique de la drogue, qui réalise plusieurs enquêtes pour l’Union Européenne, le Maroc serait le premier exportateur mondial de haschich et le premier fournisseur du marché européen. Plus de 2,3 milliards de dollars seraient générés annuellement par ce trafic. Toutefois, il faut préciser que ces sommes colossales ne profitent pas à tous les intervenants dans le trafic. Au bas de l’échelle, il y a les producteurs. Ces petits agriculteurs sont nombreux, installés dans plusieurs régions du nord du Maroc, essentiellement dans les montagnes du Rif. Environ 200.000 paysans cultivent le cannabis au vu et au su de tout le monde. Ces petits paysans ne récoltent que les miettes. Dans des conditions optimales (irrigation, ensoleillement…), cent kilos de plante de cannabis ne fournissent qu’un kilo de hachisch de bonne qualité: la « tbissla ». Le kilo de cette « tbissla » est vendu à environ 10.000 DH par le paysan. Le hachisch de moyenne et faible qualité est vendu en moyenne à 1.500 DH le kilo. En somme, un simple agriculteur ne peut espérer récoler à la fin de l’année que 40.000 à 50.000 DH. Parfois, des échauffourées peuvent survenir entre petits paysans à cause de l’utilisation de l’eau. Ces incidents, sans grande gravité pour la sécurité de la région, sont rapidement contenus par les gendarmes ou les agents d’autorités qui jouent souvent le rôle de véritables magistrats locaux. Leurs décisions sont exécutoires immédiatement. Aucun recours n’est possible. Dans le monde de l’illégalité, les solutions aux problèmes qui surgissent sont, elles-mêmes, illicites. Le même raisonnement peut être fait pour le petit dealer qui opère dans des villes comme Tanger, Tétouan ou Chefchaouen. Souvent, ce dealer fait partie d’un gang bien structuré qui lui fournit la marchandise et lui assure ainsi une protection et une immunité. Les barons sont couverts par les hauts fonctionnaires de l’Etat, moyennant de fortes sommes. Justement, ce trafic profite à des gros bonnets. Ils sont des centaines à vivre somptueusement du trafic de drogue. Ils ont souvent des contrats d’exclusivité avec des paysans. Il n’y a pas de portrait-type de baron de la drogue. Depuis quelques années, des femmes ont commencé à s’imposer dans le circuit du trafic. Elles ont hérité d’un empire de leurs maris. Comme les hommes, elles traitent avec des européens, essentiellement en Espagne pour liquider leur marchandise. Certains barons de la drogue sont recherchés depuis des années. Mais ils continuent à opérer d’Espagne, de Belgique ou des Pays-Bas. Ils ont leurs hommes au Maroc qui se chargent des affaires courantes. Eux, ils encaissent des millions et les placent dans des comptes bancaires partout en Europe. Tout ce trafic est connu. Chaque baron a une ou plusieurs protections parmi des personnalités haut-placées et dans tous les services de l’Etat (gendarmerie, police, justice…). Pour illustrer l’implication de tous ces services, il suffit de donner un exemple édifiant. Pour permettre à un baron recherché de rentrer au pays, toute une mise en scène est montée avec la complicité de plusieurs services. Tout d’abord, il rentre au Maroc par le poste-frontière de Bab Sebta. Il est déjà attendu par la police qui l’appréhende aussitôt. Il est par la suite transféré devant la justice qui l’acquitte pour « manque de preuves » ou autres prétextes juridiques. Et le tour est joué. Alors qu’il encourait une peine minimale de 10 ans. Il se retrouve en liberté après quelques jours seulement. Pour cela, il aurait fallu sucrer bon nombre de responsables de la police et de la justice. Une opération semblable ne coûte pas moins de 6 millions de DH. L’affaire de Tétouan a sonné le glas de tout ce beau monde. Les trafiquants de drogue ont commencé depuis trois ans à faire preuve d’une violence inégalée. Ils sont armés jusqu’aux dents. Maintenant, ils retournent leurs armes contre eux-mêmes, demain le feront-ils contre des hauts responsables de l’Etat? La vague de Tétouan risque de toucher d’autres personnes et même d’autres villes.

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