Du mal-être dans les urnes

Comme il fallait s’y attendre, les Français ont été plus empressés à se rendre aux urnes ce dimanche 5 mai, pour le deuxième tour de l’élection présidentielle, que ce fameux 21 avril qui a chamboulé toute la donne politique de l’Hexagone. Les premiers chiffres du ministère de l’Intérieur français sont tombés peu après la mi-journée, donnant un taux de participation de 26,10 % à midi, en forte progression par rapport au premier tour.
Le choc du 21 avril dernier, quand l’abstention avait atteint un record historique avec 28,4%, permettant la présence au deuxième tour du chef de l’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, aura servi. Ce jour-là, les électeurs français qui avaient pris la peine de se déplacer, avaient été quelque 5,5 millions à voter pour deux partis d’extrême droite. Fait sans précédent dans les annales des élections françaises. Une secousse qui a placé l’extrême droite, avec ses principes de nationalisme, de xénophobie, d’extrémismes en tout genre, dans son nouveau statut de force politique réellement en présence sur l’échiquier français, mais aussi européen.
Pour beaucoup d’observateurs, ce qui s’est passé en France le 21 avril n’est que la conséquence logique d’une conjoncture particulière. L’abstention record des électeurs, comme la montée en flèche de la performance du Front national, ont pris des allures de sanction. Sanction contre une droite et une gauche française confortablement, un peu trop, installées dans leur rôle de deux premières forces politiques en présence, alors que l’usure du temps, plus ravageuse en politique, a considérablement rogné leur légitimité historique, leurs appareils, leurs programmes et même leur identité. Les médias ont apporté leur contribution à ce flétrissement, tirant à boulets rouges sur des personnalités de droite, taxées de tous les maux, et de «nouveaux gauchistes», ayant pignon sur rue dans l’artère des grands contribuables.
En même temps, les symptômes de perte d’identité se multipliaient. Pour l’électeur français ordinaire, l’Europe, avec son concert d’ouverture de frontières, de disparition laborieuse du Franc, symbole de souveraineté nationale, de réduction du rôle rassurant de l’Etat-providence, de promotion du «multiculturalisme», souvent associé à cette «invasion nocive d’immigrés», sont autant de points à mettre au passif des gouvernants. A sanctionner lors du passage aux urnes.
Ce qui n’a pas manqué d’être fait au profit de courants extrémistes, présentant leur doctrine comme le remède par excellence de ce mal-être.
Jean-Marie Le Pen peut alors, du haut du temps d’antenne qui lui est légalement imparti, s’élever contre cette Europe porteuse de restrictions, mobiliser contre l’hégémonie américaine, faire miroiter la résurrection du Franc et s’en prendre aux millions d’immigrants source de tous les maux, et que même l’enquête sur les attentats du 11 septembre a mis en cause.
Le même discours a permis à des mouvements extrémistes similaires à mettre le pied dans l’arène du pouvoir en Autriche et en Italie et à marquer des points en Belgique, aux Pays-Bas ou au Danemark. La tendance se poursuit. Et si le sursaut des Français ce 5 mai rétablit l’ordre des choses, il ne pourra pas pour autant prémunir contre la mutation du discours et des positions de bien des forces politiques que cette montée de l’extrême-droite, aura imposée.
La présidentielle est sauve. Les législatives, trop proches pour ne pas bénéficier de cet élan républicain, le seront vraisemblablement. Mais le mal est bien installé et seul un traitement inscrit dans la durée et la régularité, permettra d’en venir à bout.

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