Éditorial : La main tendue

Selon une étude réalisée par l’Entraide nationale et la Ligue marocaine pour la protection de l’enfance, quelque 500.000 Marocains s’adonneraient à la mendicité professionnelle. Énorme. Ce n’est plus une pratique marginale cantonnée dans quelques endroits, elle est devenue un métier à part entière qui se démocratise à ciel ouvert, à une vitesse vertigineuse. Une profession qui rapporte bien pour ceux qui l’exercent. Mieux, un vrai secteur d’activité, au regard des chiffres, qui fait travailler plus de main-d’œuvre que le textile et le tourisme réunis à cette différence près qu’il ne rapporte rien en retour à l’économie nationale.
Aux mendiants à visage découvert, il convient d’ajouter une autre catégorie, ces quémandeurs déguisés en gardiens de voitures qui, à l’inverse des premiers, imposent le tarif de l’obole. À défaut de pouvoir ou de vouloir mettre fin à la mendicité qui a envahi depuis longtemps le paysage urbain, il ne reste plus peut-être qu’à l’organiser et reconnaître officiellement son utilité sociale du moment qu’elle est tolérée dans les faits.
Dans ces conditions, pourquoi faire un autre travail , se casser la tête à se réveiller tôt le matin tous les jours et subir le stress et les brimades du chef quand on peut toucher mieux en tendant juste la main et en redoublant d’astuces pour susciter la pitié des passants ? Ce fléau social, qui prend de plus en plus d’ampleur, à mesure que s’aggravent la précarité et le dénuement, s’est installé comme allant de soi. De guerre lasse,  les citoyens se sont habitués à cette armada de mendiants qu’on retrouve partout, dans tous les carrefours et à toutes les sorties, celles des mosquées, des boulangeries et bien d’autres commerces… Ici, c’est la vraie proximité doublée en prime de promiscuité. Laisser aller, laisser faire. Les autorités ont baissé les bras depuis longtemps. Donner l’aumône à ces mines suppliantes est devenu un geste machinal.  Dans un contexte difficile comme celui du Maroc et qui le sera davantage dans les années à venir à la faveur de cette machine à détruire les emplois qu’est la mondialisation, les problèmes sociaux sont appelés à s’aggraver. Casablanca connaît depuis quelques semaines une recrudescence d’exode rural en raison de la sécheresse qui sévit dans les campagnes. Qui s’en soucie ?
Le tableau se noircit de jour en jour. Et l’avenir demeure incertain en l’absence d’une méthodologie nationale et de filets sociaux susceptibles de limiter les dégâts. C’est bien d’électrifier le monde rural mais qu’est-ce qui a été fait pour fixer les populations sur place en leur permettant de ne pas seulement dépendre du ciel ? C’est là le fond du problème. La chasse aux mendiants, annoncée il y a quelques mois par le département de Abderrahim El Harouchi, est restée juste un slogan incantatoire. À y regarder de plus près, ce n’est pas là une bonne solution car la traque ne signifie pas la disparition de ces laissés-pour-compte. À moins bien sûr de la dissoudre.

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