Éditorial : Larbi, Allal et les autres…

La France multiplie les hommages envers les anciens combattants de ses ex-colonies en leur distribuant médailles et décorations. Sur ce plan, elle est incontestablement irréprochable, elle n’a pas oublié ceux qui se sont battus au prix de leur vie pour sa libération et sa liberté du joug nazi lors de la deuxième Guerre mondiale. Le temps d’un bref hommage, ces valeureux guerriers, très âgés, sortent de l’oubli pour voir défiler devant leurs yeux une époque chargée de faits d’armes et de souvenirs poignants avant de retourner, résignés, une médaille rutilante posée sur une djellaba délavée ou un costume fripé enfilé pour la circonstance, à leur statut de soldats pauvres et miséreux dont le quotidien est tricoté de beaucoup de frustrations. Ils sont dans le besoin, donnez leur des médailles !
En dehors de cet instant de gloire, Larbi, Allal, Kaddour et leurs collègues maghrébins et africains ruminent en silence depuis plus de quarante ans une injustice qui a fait d’eux, à leur corps défendant, des combattants de seconde zone. À cause de la modicité de leur pension par rapport à celle touchée par leurs frères d’armes français. La solde des deux catégories était du même niveau jusqu’en 1958. Depuis cette date, le pouvoir législatif français a mis en place une loi dite de “cristallisation“ qui a changé la pension des combattants étrangers en “indemnités“ non indexables sur le coût de la vie. Cette situation a installé un régime à plusieurs vitesses, ce qui a fait que les pensions perçues par les soldats français étaient devenues, au fil du temps, plusieurs fois supérieures à la solde des autres combattants restée, elle, figée comme une statue. Les chiffres sont parlants : la retraite versée à une personne ayant passé plus de trois mois dans une unité combattante est de près de 430 euros pour un Français, 175 euros pour un Centrafricain et 56 euros pour un Algérien… Les invalides de guerre français touchent, eux, environ 690 euros par mois, contre 229 euros pour leurs homologues sénégalais et moins de 76 euros pour les Marocains et les Tunisiens. Les inégalités sont très flagrantes, elles ont précipité les vétérans des anciennes colonies françaises dans une grande paupérisation.
La remise en cause en 2001 de ce barème par la justice française qui a demandé aux autorités de revaloriser les retraites des combattants lésés n’a servi à rien : ni le gouvernement Jospin ni celui de Raffarin n’ont voulu respecter cette décision judiciaire. Motif invoqué: le coût excessif de l’opération de “décristallisation“, qui avoisine quelque 1,83 milliard d’euros pour 85.000 combattants. Voilà, la France cale devant l’argent pour rendre justice à ceux qui se sont sacrifiés pour elle et le sang des soldats français serait plus précieux que celui de leurs homologues maghrébins ou africains. Un tel constat, qui confine à la discrimination, n’honore pas du tout la terre de la déclaration des droits de l’Homme.
En fait, Paris n’est pas quitte dans ce dossier par la seule reconnaissance morale. Ce n’est pas suffisant. Un effort financier aurait dû accompagner cette reconnaissance officielle pour garantir une vie décente à plusieurs milliers de personnes qui ont du mal à comprendre comment une nation qu’ils aiment tant a–t-elle pu faire peu de cas de leurs droits et de leurs souffrances ?

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