Editorial : Le Prince et le blanquiste

Sans nul doute que lors de la rencontre entre le Prince Moulay Hicham et de Fkih Basri à la fin de la semaine dernière à Paris, dans un café célèbre de la place du Trocadero, il a été question du Maroc, de son avenir, de son évolution et de la manière de le sauver. Sans nul doute, aussi, que les deux protagonistes ont dressé, chacun pour des raisons et des motivations intellectuelles et politiques qui lui sont propres un bilan de l’alternance, de la transition et même de la succession assez sévère et implacable. Et sans doute, finalement, que le Prince rouge, comme ses amis aiment à l’appeler, et le blanquiste sur le retour, comme ses ex-militants victimes de son inconstance dangereuse aiment à se souvenir, ont pu formuler des passerelles politiques et idéologiques susceptibles de mettre notre pays sur les rails d’un projet novateur et mobilisateur pour la nation. On n’en saura pas plus, pour l’instant, sur ce projet sauf qu’il ne peut que s’inscrire en marge de la transition démocratique que vit le pays et de ses appareils politiques constitués, de son environnement institutionnel, au sens large, et de son cadre constitutionnel actuel.
Ceci étant, on ne peut comprendre cette convergence, spectaculaire et assez incongrue, il faut le dire, que si on fait l’état des lieux des individus ou des groupements d’individus qui sont de fait, soit historiquement soit par des prises de position liées à des analyses personnelles, en marge du processus de la transition démocratique et de la modernisation des institutions monarchiques en marche en Maroc.
La position actuelle du Prince Moulay Hicham, exprimée publiquement dans des écrits de presse ou dans des conférences publiques, le place incontestablement dans une situation où le destinataire principal de son message, même s’il passe par des canaux politiques marginaux, est le Palais. Dans une espèce de rapport de forces, dans les faits beaucoup plus médiatiques que politiques, et en sa qualité singulière de membre de la famille royale, il interpelle, directement, dans une volonté de réforme, pour le moment assez brouillonne, la monarchie, ses valeurs, ses institutions et son organisation. Sa thèse est connue et elle tient en un tryptique : refus de la succession par primogéniture, gestion collégiale du pouvoir royal et dévolution d’une allégeance symbolique sur la base d’un choix fait par un cénacle d’ouléma au prétendant le plus méritant.
Sur la base de cette thèse assez originale et iconoclaste au Maroc, le débat est au sein de la famille royale entre Moulay Hicham et son cousin, à savoir le chef de l’Etat S.M. Mohammed VI, comme a dit, en dégageant facilement en touche, Abdelhadi Boutaleb, l’ex-conseiller du défunt S.M. Hassan II dans une émission de télévision. Mais si les questions posées par Moulay Hicham, aussi légitimes soient-elles, étaient simplement d’un ressort familial et d’une entente entre ses membres, comme l’a précisé notre docte et éminent conseiller, nous ne comprenons plus alors l’action médiatique puissante que développe le Prince pour poser le débat sur la place publique et ses multiples contacts avec des personnalités marginales de la vie publique marocaine, notamment celles qui étaient par le passé très active, comme dit un confrère, dans le «Tanzim» , dont l’objectif principal, soutenu, financé et armé par des pays tiers, était d’abattre Hassan II.
Manifestement cette convergence peut interroger dans la forme et sur le fond car on ne voit pas comment elle peut relever d’une démarche familiale naturelle ou comment elle peut contribuer, justement, à ce projet de rénovation monarchique dont le Prince Moulay Hicham est peut-être sincèrement porteur.
L’autre problème qui est posé implicitement par cette démarche est que le peuple marocain, attaché à la monarchie et à ses valeurs, qui a des droits et des devoirs constitutionnels vis-à-vis de son Souverain, est susceptible d’être « passivement » preneur de tout arrangement au sein de la famille royale, sans se poser de question, qui viendrait, en fait et en droit, changer l’économie, l’édifice et l’architecture du pouvoir royal au Maroc. C’est un raisonnement un peu juste si l’on considère que l’attachement des Marocains à la monarchie est l’expression d’une volonté populaire séculaire, plusieurs fois démontré, à travers l’Histoire, et non pas un acte unilatéral, imposé et subi, susceptible d’être reformulé par un quelconque arrangement familial de circonstance. Les Marocains sont passés, par des étapes historiques successives, de sujets de la monarchie à citoyens démocratiquement et librement attachés aux valeurs d’une monarchie constitutionnelle qui évoluera avec eux. Tout autre processus les placerait, de fait, dans une situation non pas de sujet, ni de citoyen, mais d’objet de la monarchie. Cela peut constituer une vraie régression aux antipodes des discours modernistes et rénovateurs abondamment produits en cette période de transition. Le rôle que joue également Fkih Basri est, actuellement, assez remarquable. Au-delà de la convergence originale que nous avons déjà soulignée, il faut peut être s’attacher à la fonction particulière qu’il a dans la déliquescence de la gauche marocaine et plus largement sur tout le camp du progrès. Une solide et certaine capacité de nuisance en plus d’un sens très aigu de l’intrigue lui permettent de tricoter, sur mesure, à gauche, des situations de rupture assez spectaculaires. Fkih Basri, qui est resté, après l’échec de ses options révolutionnaires et putschistes, attaché à une refonte constitutionnelle par le biais d’une constituante, est contre l’alternance et la participation de ses anciens «amis» à la gestion des affaires publiques. Il considère cela comme une trahison tant que le préalable constitutionnel n’est pas levé. Dans l’action, cela donne une influence certaine sur la jeunesse Ittihadie, jusqu’à la scission. Un impact avéré sur le déroulement du 6ème Congrès de l’USFP et les dommages collatéraux terribles qui ont eu lieu avec la création d’un nouveau parti. Un rôle non négligeable sur les convulsions actuelles de la CDT. Et un ascendant majeur sur l’évolution politique en marge de l’USFP – un dommage -d’un groupe, politiquement et intellectuellement de qualité, comme « Fidélité à la démocratie ». Fkih Basri est au carrefour de tout cela sans que cette action multiforme et parfois assez pathétique ne constitue véritablement un projet de société viable, une alternance crédible ou une chance pour notre pays. Bien au contraire, toute cette nébuleuse que l’on peut qualifier, peut-être abusivement, de marginale par rapport à la transition en cours et sur laquelle elle entend peser lourdement – au moins sur le plan médiatique – cherche des alliances les plus larges possibles. Les contacts avérés de Fkih Basri, encore lui, avec la mouvance islamiste sont un exemple du genre. A lui seul, individuellement, compte tenu de son passé et de son histoire, il est suffisant pour représenter le trait d’union idéologique, programmatique, politique et culturel entre des intellectuels de gauche en rupture de partis, des syndicalistes frondeurs, des jeunes socialistes happés par le populisme, des militants nihilistes, des islamistes qui attendent leur heure ou un prince qui revendique, pour son pays, un partage de pouvoir familial. Ce potentiel de rassemblement est proprement ahurissant et stupéfiant. C’est du Fkih Basri dans toute sa splendeur historique.
Sauf que notre pays, dans la conjoncture actuelle qu’il vit et face aux défis majeurs auxquels il est convoqué – démocratie, intégrité territoriale, croissance, emploi, et ouverture sur l’Europe -, ne peut réussir sa transition que si toutes les actions – quelle que soit leur légitimité – convergent pour la consolidation dans un vrai État de droit dans lequel toutes les forces vives peuvent institutionnellement s’investir. La démocratie marocaine, et notamment les révisions constitutionnelles qu’elle va naturellement produire, ne peut être consolidée que par une méthodologie elle-même démocratique et participative. Toute autre méthode retenue ne peut que ralentir cette marche.

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