Éditorial : Les forçats de la mer

Éditorial : Les forçats de la mer

Combien coûte la vie d’un marin-pêcheur ? Apparemment, très peu. Le décès des deux marins ayant contracté le paludisme lors d’une campagne de pêche en Guinée équatoriale le montre clairement. Partis pour plusieurs semaines en mers chaudes, pourtant réputées pour le risque de maladie, ils n’ont reçu qu’une protection minimale, très insuffisante pour les prémunir contre un mal qui n’a pas hésité à les terrasser. Morts, ils ne sont plus là pour raconter leur calvaire et subvenir aux besoins de leurs familles nombreuses qui attendaient avec impatience leur retour. Le Code de 1919 de la Marine marchande, qui régit les relations entre pêcheurs et armateurs, n’a finalement rien pu faire pour eux. Si l’article 189 stipule que «le marin est soigné au frais du navire s’il est blessé au service du navire ou s’il tombe malade pendant le cours de son embarquement», et que ces dispositions sont étendues au cas de maladies ou de décès résultant directement de la campagne de pêche, l’employeur a catégoriquement refusé d’assumer toutes ses responsabilités. Résultat : veuves et orphelins, encore sous le choc du malheur qui s’est abattu sur eux, se retrouvent sans le moindre sou en guise d’indemnisation, livrés à eux-mêmes, privés soudainement de source de revenu. Qui va désormais les prendre en charge ? Le tableau est certes sombre, tragique même, mais il est symptomatique d’un secteur qui évolue depuis longtemps sans aucun égard aux «ouvriers de la mer», ces oubliés de toutes les politiques gouvernementales en la matière. Leurs journées en mer sont très remplies à pêcher. Point. Interdiction formelle de tomber malade. Sinon, c’est sur une couchette crasseuse qu’il devrait attendre le débarquement au port d’arrivée. Des conditions pour le moins inhumaines qui représentent le lot quotidien du personnel de la mer. Par amour et gratitude à ces eaux qui nourrissent leur famille et dont ils sont obligés de se séparer durant de longues périodes de repos, biologique pour la ressource halieutique, mais contraint et financièrement très contraignant pour ces milliers de foyers. En 2004, ces mêmes foyers ont été privés de rentrées d’argent durant près de huit longs mois. Des milliers de personnes qui vivent dans la grande précarité. Pour le reste de l’année, les retards de paiement sont légion. Rare lorsque les salaires sont versés à temps. Et pourtant, cette masse salariale ne pèse pas lourd sur les budgets des armateurs, un marin percevant en moyenne 2660 dirhams par mois. L’halieutique est certes un secteur très stratégique pour l’économie marocaine. Mais il demeure le reflet de l’économie marocaine qui avance à deux vitesses, celle des uns qui s’enrichissent au fil des jours, et celle des autres qui triment dangereusement pour une poignée de dirhams.

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