Éditorial : Présomption de culpabilité

Les listes de noms qui circulent, des présumés terroristes et des terroristes qui se présentent en tant que tels, le nombre d’opérations terroristes commises ou en gestation, la situation de plus en plus précaire de plusieurs Etats, les armes à feu qui circulent – vrai ou faux – comme des petits pains… Tout cela donne froid au dos.
Chaque individu qu’on ne connaît pas est présumé terroriste jusqu’à preuve du contraire. Tout objet qu’on n’identifie pas clairement est une arme potentielle jusqu’à vérification de laboratoire. L’heure est bien grave parce que les ingrédients de la confusion et de l’amalgame sont là. Et plus que jamais, le merveilleux roman de Ghassan Kanafani, le leader de la gauche palestinienne assassiné au début des années soixante- dix, «intitulé L’autre chose ou qui a tué Leila El Haik», est d’actualité. Parce qu’on est parti sur un témoignage du buraliste qui a vu le héros jeter quelque chose dans la mer pour conclure qu’il a jeté l’arme du crime et que c’est lui qui a tué Leila, alors qu’il n’a jeté dans les eaux que le petit cadeau qu’il devait offrir à sa bien aimée, qu’ il n’avait pas retrouvée…
Cette métaphore nous renvoie directement à ce qui se passe actuellement dans le cadre de la lutte antiterroriste, menée par les États-Unis et leurs alliés. Tout ce qui ne reconnaît pas l’autorité américaine est terroriste. Tout ce qui ne cadre pas avec la vision américaine des choses ne peut avoir droit de cité.
L’alliance du monde libre contre les organisations terroristes a toute latitude pour ramener la sécurité dans le monde. L’idée est idyllique. On a bien hérité d’un sauveur, nouvelle ère. Sauf qu’il y a un hic. Et il est de taille puisqu’il est le résultat des confusions et des amalgames que les Etats-Unis entretiennent. Personne ne peut soutenir des actes terroristes. Encore faut-il que les actes de la sorte soient clairement identifiés comme tels. Encore faut-il qu’il n’y ait pas d’amalgame entre lutte légitime et terrorisme.
Un acte terroriste est condamnable à souhait et n’inspire aucune forme de solidarité. Soit. Mais la lutte anti-terroriste ne doit en aucun cas se passer des règles élémentaires du droit. Notamment les droits de l’Homme. On ne peut accepter que, sous couvert de lutte anti terroriste, le délit de faciès soit érigé en principe fondamental des juridictions américaines ou autres. On ne peut accepter que, sur le même registre, les Arabes ou les musulmans soient considérés comme de poseurs de bombes là où ils passent, tueurs d’innocents là où ces derniers se trouvent et donc terroristes sans foi ni loi. Moussaoui, Richard Red ou Moussadeq, pour ne citer que ces trois-là, sont, jusqu’au verdict, innocents. La règle est universelle. On ne peut, sur la base d’investigations souvent guidées, condamner des petites gens tout simplement par ce que l’anti terrorisme veut cela.
Il est aujourd’hui un fait notoire. Plus que jamais, les droits de l’Homme sont bafoués aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, notamment. Plus que jamais, ceux qui se disent défenseurs des droits de l’Homme et en font une religion, les sacrifient sur l’autel de la lutte contre le terrorisme. Plus que jamais les Nations unies se retrouvent à la traîne, sinon en train de justifier les actes américains. La donne est grave. Soit, mais des garde-fous s’imposent pour éviter que la lutte contre le terrorisme ne soit tout simplement un moyen de légitimer des actes illégitimes. C’est là le véritable rôle de la communauté des Nations. C’est là aussi le rôle des défenseurs des droits de l’Homme.

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