Éditorial : Quarantaine sociale

Aujourd’hui, l’identité musulmane est devenue très lourde à porter en Espagne, suite aux attentats qui ont frappé Madrid le 11 mars 2004 . C’est ce qui ressort d’un récit édifiant d’une journaliste du quotidien espagnol «La Razon» (publié dans son édition du 11 avril) qui s’est glissée pendant 72 heures dans la peau d’une ressortissante marocaine voilée vivant dans la capitale espagnole. Cette expérience a été vécue par l’intéressée comme un immense calvaire. “ Je me suis sentie très mal vêtue dans le regard des habitants de mon quartier“, écrit Lissette Bustamante, qui s’est appliquée à raconter par le menu son quotidien de trois jours dans différents endroits de Madrid.
Quand elle n’essuie pas carrément des insultes racistes, elle doit faire face à des insinuations de la même eau. Pour notre marocaine voilée, toutes les portes de la vie se referment dès qu’elle pointe sa tête voilée avec un sentiment de rejet que ses interlocuteurs ne cachent guère. Elle a tenté de louer un appartement. Elle s’est faite jeter comme une malpropre. “ A vous non, retournez dans votre pays“, lui lance la propriétaire de la maison qui n’a rien voulu savoir même quand “la Marocaine“ lui a répondu qu’elle était une citoyenne espagnole qui a embrassé l’Islam.
Elle a cherché à trouver un emploi. Le résultat est le même. Le patron d’une société a essayé de se débarrasser d’elle en lui offrant un petit boulot. “ Mais mes études universitaires me qualifient à occuper un poste de bureau“, lui fit-elle remarquer. La réponse vient, cinglante : “ une femme vêtue comme vous n’a aucune chance de se faire embaucher dans une entreprise espagnole“. La journaliste poursuit son chemin de croix. Dans la rue, les insultes fusent sur son passage. Un homme l’a traitée de “sale cochonne“. Dans un café, deux clients ont lancé: “ regardez sur qui nous sommes tombés, une Mora de Mierda!“. La souffrance de Lissette continue sur un mode invariable. Que ce soit dans le bus ou le métro, rarement elle a rencontré le respect ou même l’indifférence. Si ce n’est pas des quolibets, c’est la suspicion manifeste accompagnée souvent de gestes xénophobes. À travers ce qu’elle a vécu en l’espace de trois jours, la journaliste espagnole nous renseigne sur ce que sont désormais les conditions de vie de la communauté musulmane d’Espagne composée en grande partie de Marocains que les Espagnols voient dans chacun de ses membres un terroriste en puissance. Le racisme au quotidien sur fond de ressentiment et de mépris bat son plein à Madrid et certainement dans les autres villes espagnoles. C’est la nouvelle réalité qui s’est faite jour après les attentats du 11 mars à Madrid . Une réalité mijotée à l’intolérance et à la rancoeur à l’égard de tout ce qui rappelle l’islam et que la journaliste de «la Razon» a dévoilée dans la presse. La tentation est forte plus que jamais de considérer les Marocains d’Espagne comme des parias ou des pestiférés bons à être mis en quarantaine sociale.
Une telle situation est dangereuse car elle peut à tout moment dégénérer et compromettre sérieusement la coexistence qui doit régner entre les communautés au-delà de leur appartenance religieuse ou ethnique. Elle doit interpeller les responsables et les intellectuels des deux pays pour rétablir le dialogue et la compréhension mutuelle affectées par le drame madrilène.

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