Éditorial : Sort injuste

Depuis plus de 4 ans maintenant qu’elles demandent d’être indemnisées du préjudice moral qu’elles ont subi. En vain. Il s’agit des familles des victimes du putsch militaire manqué de Skhirat du 10 juillet 1971 dont a réchappé miraculeusement Feu S.M Hassan II mais qui a fait beaucoup de morts, une centaine, parmi les invités officiels à la cérémonie de l’anniversaire royal qui tourna subitement au carnage. Des vies fauchées par les balles meurtrières des cadets de Harmoumou. Une tragédie nationale qui fait partie intégrante de l’Histoire du Maroc. Pour la plupart, morts dans la fleur de l’âge, les victimes ont laissé derrière eux veuves et orphelins.
Dans le lot des invités assassinés ce 10 juillet, il n’y avait pas seulement, contrairement à une idée largement répandue, des riches dont la progéniture est à l’abri du besoin. La majorité était composée de sans-grade : cuisiniers, serveurs, gardiens, sous-officiers et civils. Du jour au lendemain, leurs enfants souvent en bas âge, privés ainsi du père et de son affection, se sont retrouvés en plus sans moyens de subsistance. Abandonnées à leur triste sort, ces familles continuent à vivre dans des conditions d’extrême pauvreté, sans toit décent ni revenu correct.
C’est cette réalité que le président de l’Association des familles des victimes des événements de Skhirat (AFVES), Saâd Ghannam dont le père, qui était directeur du Centre cinématographique marocain (CCM), a trouvé la mort dans cette tuerie, tente sans relâche de faire connaître en multipliant rencontres et témoignages. Jusqu’à présent, cette cause n’a pas rencontré d’écho favorable auprès des autorités compétentes. Tout se passe comme si ces gens-là ne méritaient pas d’être réhabilités et rétablis dans leurs droits.
Cette indifférence qui n’a pas lieu d’être est incompréhensible. D’abord parce que les victimes de Skhirat sont des innocents qui ont perdu la vie non pas suite à une catastrophe naturelle mais bel et bien dans des circonstances politiques très particulières où ils étaient des invités du chef de l’Etat de l’époque. De ce fait, les orphelins nés de ce massacre méritaient en principe le statut de “pupilles de la nation“ avec tout ce que cela suppose comme respect, égards et attention. Au lieu de cela, ils ont eu droit à l’oubli pur et simple et à la douleur jamais cicatrisée de perdre le père, s’est ajouté le sentiment cruel d’abandon.
Il n’est pas normal que l’État marocain continue à ignorer le dossier de cette catégorie de ses enfants alors qu’il a accepté d’indemniser les victimes de la détention arbitraire des années de plomb y compris les principaux acteurs du putsh manqué de Skhirat. Parmi ces derniers, figure l’aspirant Mohamed Raïss qui après sa sortie du bagne de Tazmamart a écrit en 1998 un livre à succès où il a raconté par le menu le récit de son exécution d’un des invités des festivités royales de ce 10 juillet noir. Il s’agit du capitaine Boujemaâ dont les enfants vivent aujourd’hui dans une misère noire. Quelle ironie du sort ! Un sort franchement injuste et absurde. Sauf à considérer que les bourreaux ont des droits qu’il faut dénier à leurs victimes, aucun esprit, un tantinet juste et cohérent, n’accepterait un tel état de fait.

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